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1 octobre 2017 7 01 /10 /octobre /2017 16:11
Lecture du conte Le Kitsune de la voie ferrée
C’était une nuit, ivre, tu l’as trop frappée, tu avais bu un loup enragé, et l’orage sillonnait le ciel, zébrait à travers la fenêtre, où elle se recroquevillait, sous les coups électrifiés. Le tonnerre grondait, tes mains orageuses, mêlées à ses cris, étincelaient, à fissurer la vieille maison. Des taches bleutées apparaissaient sur le blanc calcaire de sa peau. La pleine lune a débordé d’émotions… L’averse frappait sur les vitres. Et une ombre s’est étirée dans la pénombre de la pièce… La gueule d’un loup, aux grandes oreilles pointues. Il a gratté à la porte de chez nous. Il la griffait en grognant. Des griffures apparaissaient, des perles de sève coulaient sur le bois mort comme des gouttes de sang. Un moment, ta main est restée figée en l’air, surpris, terrifié. La femme gisait à tes pieds dans une flaque de sang où la lune se reflétait. Tétanisé, tu étais devant la porte, les mèches de tes cheveux corbeau ombraient ton regard… Un grand coup de patte de la bête, vibrations du bois se tordant, la sève rouge a giclé sur ta gueule. Ton cœur cognait dans ta poitrine comme le coucou devenu dingue d’une pendule. La porte n’a pas cédé malgré la férocité de la bête, mais tu as vu la clef se retourner toute seule dans la serrure. La petite clef en argent est tombée sur le sol. Sa chute a retenti sur le carrelage noir et blanc, aux motifs d’abeilles. La bête s’est jetée sur toi, gueule ouverte, a dévoré tes cris, déchiqueté tes chairs…
 
Depuis je vis seule dans cette maison…
 
Un ancien chemin de fer traverse le jardin, parfois j’imagine surgir le train, alors que je joue l’équilibriste suivie du petit chat noir… Ma robe blanche est phosphorée dans le noir. Le petit chat joue avec mes rubans… L’écho de mon rire dans la forêt.
 
Je repense à ces souvenirs assise devant ma coiffeuse, coiffant mes longs cheveux avec un peigne couleur caramel que j’ai l’habitude de mordiller lorsque je suis nerveuse.
 
Les photographies sont éparpillées en éventail sur la moquette. Papa et maman s’enlacent, sont souriants, je suis un bébé.
 
Les vieilles tapisseries à fleurs sont jaunies… Un lambeau de lumière passe à travers la fente du volet. Le petit chat noir joue avec la poussière scintillante. Les poupées et les ours en demi-cercle autour du tableau apprennent leurs leçons.
 
La poupée Barbie se baigne dans l’eau (devenue froide) du bain. Semble morte.
 
Un cafard se promène dans l’évier, le robinet goutte à goutte. L’eau clapote sur la carapace noire de la bestiole.
 
Une souris grise grignote de l’emmental dans son trou, qu’elle a volé sur la table de la cuisine.
 
Je suis une petite fille qui a oublié son prénom. Je suis seule ou presque, j’ai le petit chat noir et les doubles de moi dans le miroir. Je ne vais plus à l’école, ça fait longtemps… Tant mieux, je n’aimais pas ça. Personne ne s’occupe de moi. Personne ne me donne à manger. Je me fais à manger toute seule. Le frigo, les placards ne se vident pas… Par exemple le chocolat en poudre que je mange à la petite cuillère, durant la nuit se re-remplit, au même niveau que le jour de la mort de mes parents. Ou plutôt la nuit de leur mort. Lorsque je mange je ne grandis pas, je ne grossis pas. Tant mieux car les grandes personnes ont peur de grossir… Mais je ne sais pas si je vais devenir une grande personne. Si je ne mange pas, je n’ai pas faim. Je mange par gourmandise. Des tartines de confitures à la groseille. Des poires au chocolat. Des merveilles.
 
Je me déguise avec les habits de ma mère. Porte ses hauts talons. Ses longues robes bohèmes à fleurs, à franges… Elle était petite et très frêle et moi je suis âgée de douze ans alors ses vêtements sont presque à ma taille. Je me maquille et me parfume.
 
J’étais en train de dessiner assise à la table de la cuisine. Une maison avec une cheminée, un renard devant la maison sortant de son terrier. Un terrier au pied d’un hêtre. Et moi en robe bleue marchant sur la voie ferrée.
 
J’ai vu par la fenêtre un renard aux poils dorés, et de nombreuses queues se dédoublant en éventail… Sept je crois. Il avait de grands yeux ronds très féminins. Comme s'il s’était maquillé. D’un bleu intense. Je suis sortie.
 
– Je suis un Kitsune. Tu devrais me suivre, si tu ne veux pas rester coincée ici.
 
Le renard s’en est allé, longeant la voie ferrée, pénétrant la forêt. Je l’ai suivi. Le petit chat noir nous suivait aussi. Nous avons marché longtemps sur l’ancienne voie ferrée. Les branchages et les ronces m’ont souvent gênée. Chemin faisant je trouvais des baies, je m’arrêtais pour en manger. Le renard impatient m’attendait, remuant ses sept queues sur le sol. Faisant virevolter la poussière, le feuillage mort. Kitsune n’était pas très bavard.
 
– Dépêche-toi avant que la nuit tombe.
 
Le feuillage, les brindilles cachaient la voie ferrée. Nous avons longé un long moment une rivière. J’ai bu un peu d’eau. Et je me suis baignée. Le renard a bu lui aussi. Il ne se reflétait pas dans l’eau…
 
– La nuit va tomber, vite, dépêchons-nous, chevauche-moi, tu marches trop lentement…
 
Je suis montée sur son dos, le chat aussi, et je me suis agrippée. Il a pris son élan, ses griffes griffaient le sol, il a accéléré… Nous allions à vive allure, ses pattes touchant à peine le sol… Le vent contre mes joues, contre notre corps… Car nous ne faisions qu’un, moi dans le prolongement de lui, de son corps animal. Son poil comme les hautes herbes au vent baigné de soleil. Le vent faisait virevolter mes cheveux, le feuillage des arbres nous fouettait. Basculé en avant, puis en arrière. Le soleil orange était bas, illuminant la verdure, allait se coucher. Le ciel mauve. Les oiseaux noirs.
 
Nous sommes enfin arrivés à la gare. Il n’y avait personne, juste un train, elle était ancienne, mais ce n’était pas une gare abandonnée… Et le Kitsune s’est métamorphosé en très jolie femme rousse. Elle m’a prise par la main, et m’a fait monter dans le train. Sur la marche, elle m’a murmuré :
 
– Tu t’appelles Limika, ne l’oublie pas, c’est important !
 
– Ah oui c’est vrai !
 
J’avais oublié mon prénom comme personne ne m’appelait.
 
– Tu vas dans le royaume des morts, droit dans l’un des rayons du soleil, le royaume céleste, rejoindre tes parents, ils t’attendent…
 
– Je ne veux pas y aller, j’ai peur… Je ne veux pas brûler. Ils se disputaient tout le temps… Je ne veux pas y aller… Je ne veux pas les voir !
 
– Que tes mots sont durs ! Dans la bouche d’une petite fille !
 
Le Kitsune me reprocha mes mots, puis me rassura :
 
– Ne t’en fais pas, là où ils sont, ils sont en paix…
 
– Et le petit chat ?
 
– Il reste là, il fait partie des vivants, je m’en occupe.
 
Le petit chat a miaulé d’une douce voix, se frottait à la blanche cheville de la belle femme. Elle l’a pris dans ses bras. Caressait son museau fin. J’ai embrassé le chat puis je suis montée dans le train. Je me suis assise. Par la fenêtre, j’ai vu son visage à l’abondante chevelure rousse s’effiler, se transformant en renard, courant à contresens, déterminé… Comme si le point de fuite, de la voie, l’avalait, elle aussi. Tirer ses sept queues vers la mort. Elle se débattait. Le petit chat noir s’agrippait de ses griffes sur son dos. Moi la rivière m’emportait. Je suis passée dans un tunnel lumineux, éclaboussé d’eau, la lumière intense ne m’aveuglait pas, ne me brûlait pas.
 
Je veux parler d’une jeune fille que j’ai rencontrée à l’occasion d’une lecture publique de ses Nouvelles, "La demeure des chiens fantômes". Je pense qu'elle ne m'en voudra pas. Elle s'appelle Prisca. Telle qu’elle m’apparaît, elle est très frêle, jolie, fragile, sensible, elle lit son texte à voix basse, dans un souffle, et s’excuse de mal lire et s'excuse d’exister. C’est une petite fée qui murmure le texte de son univers, illustré par de petits dessins singuliers, non sans une certaine inspiration de Chagall. L’univers est enfantin, il me ramène à mon fantasme ancestral de vivre seule sur une île avec mes morts et mes chats. ça fait peur aussi, un peu ; mais les enfants ont aussi peur des fantômes. Et puis la petite fée noire est comme moi, elle flirte avec la folie, douce Prisca.
Je me suis sentie bien dans sa bulle.
J’ai eu envie de la protéger comme si elle avait été ma petite sœur de cœur.
Catherine Andrieu (poétesse) 
 
 

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