Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
20 octobre 2016 4 20 /10 /octobre /2016 09:15
Marrousia l'autre côté (longs extraits)

L’orage tonne. Les éclairs projettent des lueurs colorés dans la chambre. La pluie tombe contre la fenêtre. Sheila est  assise en tailleur sur son lit blanc en fer forgé au pensionnat Sainte Marie Madeleine, elle ouvre un présent. Le papier cadeau doré. C’est sa correspondante russe qui  lui a offert. Une eau de toilette Maroussia de Slava Zaïtsez. Sheila sort le flacon de la boite fleurie, rouge et or. Il est petit,  rouge et un peu en forme de pyramide  et le bouchon évoque les toits des palais de Moscou. Elle le sent, il est exotique, mystérieux, il a même des notes orientales.  Il y a un mot qui l’accompagne.

(...)

Les toilettes sont à la turque. Ce n’est pas qu’ils soient réellement sales mais avec le calcaire, il reste des traces jaunâtres sur la faïence. Une odeur de veille pierre humide et d’urine flotte. Mais après le passage de la femme de ménage, Madeleine, règne un air frais et une senteur de lavande. Madeleine laisse les petites fenêtres ouvertes pour aérer.

Les deux lavabos sont dos à dos et séparés par une glace. L’une des faces est brisée. Forme une toile d’araignée à l’angle de bas à gauche. Les siphons et les robinets sont rouillés. Sheila se maquille les yeux. Ses yeux clairs sont hypnotiques comme dans les toiles de Fernand Khnopff. Son visage est rond et pâle. Sa chevelure est noire corbeau. Son cou est long et fin, sa silhouette est maigrichonne. Ses poignets fins sont tailladés.  

Quand aux douches, c’est comme à la piscine, elles ne sont pas séparées par des cloisons. Sheila la prend quand il n’y a personne.

De sa trousse de maquillage, elle sort le petit portrait ovale de Tatiana. Regarde son reflet puis la photo pour se comparer. Tatiana à de longs cheveux blonds, tandis que les siens sont noirs corbeaux et mi longs. Tatiana est aussi pâle qu’elle. Elle a de grands yeux bleus clairs tandis que les siens sont en amande, et ils sont verts. Elle a un visage fin,  tandis que le sien est rond.

Sheila se brosse au dessus du lavabo et des cheveux s’emportent sous le jet du robinet.

*

On nomme ça les sorcières lorsque les feuilles tourbillonnent sur le terrain de basquet. Ainsi que des cheveux emmêlés qui serviront peut-être aux oiseaux. Pour leurs nids. Sheila se dit toujours cela quand elle retire les cheveux de sa brosse dans la nature. Ce tourbillon est-ce un sabbat qui se déroule dans l’autre monde ?!

Les filets n’y sont plus, et les anneaux sont rouillés. Des brins d’herbes rebelles poussent dans les fissures du bitume. D’immenses tags aux couleurs acidulés habillent un grand mur qui sépare le terrain de basquet du terrain de squat bord. Derrière un grillage protégé par les ronces il y a une voix ferrée qui longe la forêt où dorment des lézards dans la caillasse. Il n’y a pas beaucoup de trains qui passent, seulement des trains de marchandises. Des fraises sauvages bordent un pan de la forêt.

Les grands platanes projettent leurs ombres ondoyantes dans les salles de classe. Comme sous l’eau. Et au-delà la cours, une nacelle grince suspendu à un immense portique à la peinture écaillée. Un immense toboggan jaune s’illumine sous les reflets du soleil. Les fins barreaux de son échelle semblent mener au ciel.

Sheila entre à l’intérieur de l’austère lycée, ses pas résonnent dans le hall d’entrée, accueillie par un grand escalier a la rambarde en fer forgée et qui se divise dés le premier. Les couloirs du lycée sont un labyrinthe. Les casiers bleus nuits recouvrent des pans de mur à l’infinie. Elle va au sien, le 776 déposer son manuelle de mathématique et vient chercher une pomme et une barre chocolatée car n’ayant pas faim hier soir, elle n’a pas beaucoup mangé, sauf un yaourt. Sheila descend les escaliers et rejoins l’ancien cloitre où des jeunes filles en robes noires a col blancs jouent à la marelle sous les voutes. Leurs longs cheveux rassemblés en queue de cheval virevoltent quand elles bondissent de case en case jusqu’au ciel. Sheila traverse le jardin des simples ou des papillons blanc papillonnent dans les fleurs d’un arbuste tortueux et rentre dans la bibliothèque pour emprunter des livres. 

(...)

Sheila nage sous l’eau en rêvassant. Une lueur argentée l’attire. Est-ce un bijou ? Quelqu’un à dû le perdre Elle le cueille. C’est un médaillon, elle l’ouvre. Comme c’est étrange, la jeune fille sur la photo ressemble à Tatiana. Tatiana lui a envoyé des photos d’elle. C’est bien elle ! Sauf que ce médaillon semble datée de l’époque victorienne et la photo semble très ancienne. Sheila remonte à la surface avec le médaillon reprendre sa respiration. Elle rejoint l’échelle et sort de l’eau rapidement, en faisant attention à ne pas glisser. Elle a l’air aussi à l’aise qu’un pingouin sur une banquise. Le maitre nageur, avec sa tête de bad boy, son sifflet autour du cou et son t-shirt bleu avec un dauphin dessiné dessus lui demande : où elle va ? Tout en cachant le bijou dans sa poignée de main, et en restant naturelle, elle prétexte se sentir mal et rejoint les vestiaires.

(...)

Une musique d’Eminem venant du café/théâtre se diffuse sous les voutes du jardin du cloître. Le portail en bois est ouvert, Sheila entre. Des jeunes dansent le hip hop sur la scène en bois. Des papillons rouge-sang s’envolent du rideau rouge de la scène. La professeure de danse, blonde et mince, lui sourit. Quelqu’un me voit. Se dit Sheila. Elle se sent si seule dans ce pensionnat, il y a les autres mais personne ne semble vraiment la voir comme si elle est transparente. La professeure est vêtue en tenue de fitness, le nombril à l’air. Elle boit un café assise à la table ronde, et mange des biscuits. La jeune fille s’assit à côté de la professeure de danse à la queue de cheval.

-Bonjour, tu souhaites boire ou manger quelque chose ? Je te l’offre.

-Merci, je veux bien un jus d’orange, s’il vous plaît.

-On peut avoir deux chocolatines au pris d’une. Tu en veux une ?

-Oui.

Sheila a un peu faim mais se demande comment elle peut-être si mince alors qu’elle est en train de se goinfrer de gâteaux. Certes elle fait de la danse mais tout de même. 

-Je suis mademoiselle Rose, je suis professeure de danse. Hip Hop, danse moderne jazz et classique ? Et toi comment tu t’appelles ? Je ne t’ai jamais vue.

-Je m’appelle Sheila.

-Tu viens d’où ?

-Je viens d’ici, je suis là depuis des décennies.

La professeure éclate de rire, d’un rire cristallin dévoilant ses blanches dents. Cela plait a Sheila d’entrevoir sa petite langue rose.  Le garçon de café vient prendre la commande.

-Non, mais sérieusement ? Tu veux dire que tu t’ennuis ici ? Le temps te dure ?  Je suis là depuis cinq ans, je ne t’ai jamais vu…Cela dit l’établissement est immense, pour ne pas dire labyrinthique !

-Je ne m‘ennuie pas, ici c’est ma maison ! Mais je ne connais pas tous les recoins…

-Et tes parents ?

-Je suis orpheline madame, le juge m’a placé ici depuis la maternelle…Je suis pensionnaire. Même a noël je ne rentre pas, je n’ai pas de famille…

-Oh pardon, je suis trop indiscrète !

Le garçon de café dépose le plateau sur la table.

-Ce n’est rien. Au contraire je suis heureuse de parler, je me sens seule.

Sheila boit un peu de jus d’orange du bout des lèvres à l’aide de sa paille et déchire un bout de chocolatine avec sa mâchoire. Et  la mange.

-Tu as des loisirs ?

-Non…Mais j’aime aller à la bibliothèque.

-S’il y a des choses que tu aimes mieux que d’autres tu peux les pratiquer et te faire des amis qui te correspondent…La danse par exemple ! Tu ne veux pas t’y inscrire ?

-Ca ne me dérange pas d’être seule !

La musique est à présent sur stop. Un silence règne. Les jeunes sont partie se changer en coulisse. Rose et Sheila ne parle plus. Sheila mange et boit lentement. Oubliant Rose, perdue dans ses propres pensés. Elle pense à Tatiana et au médaillon.

-Tu me sembles préoccupée ?

-En fait j’ai une correspondante russe qui n’est pas encore venue ici. Mais ce matin dans la piscine j’ai trouvé un médaillon ancien avec un portrait qui ressemble comme deux gouttes d’eau à Tatiana. Je l’ai vu en photo, c’est son portrait craché. Mais c’est impossible ?  Pourtant regardez !

Sheila sort le médaillon de son col et lui montre. Rose le regarde attentivement, le touche du bout des doigts.

-C’est étrange ! Mais ça ne peut pas être ton amie Tatiana. Elle lui ressemble c’est tout. Le lycée est très ancien.

-Je sais.

Alors qu’elle prononce ces deux syllabes, Rose a disparue. Il n’y a plus personne dans le théâtre. De la poussière danse dans les faisceaux de lumières provenant des hauts vitraux. Le reste est plongé dans la nuit. Les sièges rouges sont vides alors qu’elle avait remarqué deux jeunes filles assises à la première rangée et discutant. Il ne reste plus qu’une trace de jus d’orange dans son verre. J’ai tout bu ? S’étonne-t-elle. Et des miettes de sa chocolatine. Je ne pensais pas l’avoir finis ! Pense-t-elle. Mais Rose n’a pas mangé la sienne, Sheila la prend et la met dans sa poche. Elle grimpe difficilement sur la haute scène. Elle regarde la salle, vide, et se met à chanter un chant russe à un public invisible. Sa voix cristalline est réverbérée sous la voûte. Le bois de la scène craque sous ses pieds.  Une affreuse dame aux regards hypnotiques chevauchant un tigre l’effraie.  Sheila sursaute. Mais ce n’est qu’une figure parmi d’autres peinte sur la coupole. L’arrondie lui fait tourner la tête. Sheila bascule sur ses jambes. Elle regarde tous les visages ! Ce sont des visages d’écoliers ! Elle en reconnaît car elle en a vu certains dans les archives de la bibliothèque, les anciennes photos de classes sont exposés. On dirait Tatiana avec sa longue chevelure blonde et ses grands yeux bleus ! Elle est l’entrée d’un palais vêtue d’une robe verte, les yeux au ciel…Mais comme elle est dessinée à l’envers, renversée, ses yeux ne sont pas au ciel mais vers la scène et regardent Tatiana. Le personnage qui ressemble à Tatiana lui fait un clin d’œil et lui souris, puis lui tend la main…Sheila est tétanisée !

-Vous n’êtes que des fantômes ! Laissez-moi en paix ! Hurle Sheila en proie à la panique.

-Fantôme toi-même ! C’est celui qu’il dit qu’il l’est !  Répondent des voix d’enfant en chœur.

Sheila descend un escalier en bois abrupt et étroit de côté gauche de la scène dans les coulisses. Dans la loge elle découvre un pierrot pâle comme une lune, sa tête et son corps désarticulés, avachis dans son propre sang qui s’étend sur les palettes de maquillage. Un poignard dans son dos transperce son cœur. Sheila trésaille !  Sheila de son doigt touche timidement le sang de la poupée assassinée. C’est collant. Elle renifle son doigt puis le lèche ! Ce n’est que de la confiture de fraise ! Une mise en scène.

Elle lui ôte le poignard, un asticot s’agite sur la lame et des larves sortent de la plaie avec le coulis de confiture. Par chance elle trouve une trousse de secours. La jeune fille nettoie la plaie avec un coton  imbibé d’alcool à 90 degré. Elle décide de lui ôter son vêtement afin de lui mettre un bandage. Elle enroule le bandage autour du frêle corps du mannequin. L’assit dos droit sur son tabouret. Comme le visage est couvert de sang, elle le nettoie avec de la lotion et ôte par inadvertance un pan de la couche de fond de tient. Elle s’excuse. Puis finalement lui ôte tout son maquillage. En faisant cela, le visage en porcelaine bascule de son cou menue et se brise en milles éclats sur le sol. Sheila sursaute puis soupire. Elle le délaisse car après tout ce n’était qu’une poupée. La porte rouge de la loge est entrouverte, elle rejoint le couloir rouge tapissée de moquettes rouges et trouve un issu qui mène à la cours de récréation.   

(...)

*

A la cantine, Sheila mange sans faim sa soupe aux fèves et son trognon de pain. Les enfants sont les uns à côtés des autres, et les un en faces des autres assis autour de la  longue table en bois. Ils mangent en silences comme des moines. En dessert on leur sert a chacun une part de  tarte aux pommes. Sheila se sent barbouillée et sort de table et court aux toilettes.

Accroupie elle vomit, vomit…Quelqu’un frappe à sa porte.

-Tout va bien ?

Elle reconnait la voix ronde et chaude de Madeleine, la grosse femme de ménage aux cheveux noirs mi-longs.

-Oui, répond Sheila d’une voix timide et gênée.

- Ouvre-moi la porte, s’il te plaît !

Sheila tire sur le verrou et la laisse entrer alors qu’elle n’a même pas tirée la chasse.

-Tu te fais vomir ?

-Mais pas du tout, je suis malade ! Répond Sheila sur la défensive. Plus qu’elle ne l’aurait voulu !

Madeleine tire la chasse d’eau en s’exclament :

-Ainsi on ne parle plus de soi même !

Elle caresse le visage de la jeune fille qui a les yeux fiévreux. En découvrant le médaillon qu’elle porte, elle murmure:

-Mon Dieu ! Je reconnais ce médaillon ! Où l’as-tu trouvé ma petite ?

Madeleine le prend entre ses doigts et l’ouvre, regarde attentivement la photo. Ses yeux sont émus.

-Je l’ai trouvé dans la piscine…

-Mon enfant, je travail ici depuis si longtemps…Autrefois, il s’est passé un terrible drame dans ses toilettes, c’était dans les années 60. Une jeune fille qui de loin te ressemblait un peu, portait ce médaillon, celui d’une amie lointaine russe qui s’appelait Petrouchka. Elle s’est taillé les veines dans les toilettes, je l’ai retrouvé morte dans son sang.  J’ai voulu lui ôter son médaillon mais  il est tombée dans les toilettes et la chasse s’est enclenchée toute seule ! En équilibre, accroupie entre les cloisons, une jeune fille pâle comme la lune, a bondit comme un chat sur la morte et a bu son sang. Moi je ne respirais plus, je restais tapis, caché, dans l’ombre. C’était elle, la russe! Je l’ai reconnu, elle n’est venue qu’une foi dans le cadre des échanges…Pourtant Paris était à sa porte, comme si la Russie n’était qu’un miroir à franchir ! 

*

Sheila se tourne et se retourne dans son lit. Elle décide d’aller explorer le dernier étage de l’établissement, plus précisément l’aile Est  qui est l’abandon, c’est l’ancien dortoir. C’est une zone interdit aux élèves, comme beaucoup d’endroit ici, beaucoup de portes sont fermés à clef et referment leurs secrets.  Elle attend que le gardien de nuit passe pour s’éclipser, elle guette la lumière de son lampion qui passe sous la porte de sa chambre. Elle entend le souffle haletant du berger allemand d’Hector. Ce vieux chien bave partout ! Hector à de longs cheveux noirs grisonnants, une barbe noire, des yeux noirs en amande, assez malicieux sous des sourcils broussailleux, il est grand et large d’épaule. Parfois il lui arrive d’ouvrir certaines portes, et balayer du regard la chambre. Sheila sait qu’il est là, fais semblant de dormir et sent parfois la truffe du chien contre sa nuque. Elle a horreur de cela. L’odeur de chien mouillé reste imprégnée dans son oreiller, dans ses cheveux. Elle adore les animaux mais l’on dit : tel chien, tel maître ! Elle ne peut pas aimer ce clébard aussi malsain que son maître. Hector lui tire sur la laisse pour le ramener à lui, en chuchotant : Brutus, ici, tu va la réveiller ! Et ils sortent. Mais une fois il est resté de longues minutes à la regarder dormir. Depuis Sheila à peur d’Hector. Ce gardien de nuit semble tarée !  Depuis Sheila cache les choses trop intimes hors de vue, tout comme sa correspondance entre Tatiana et elle. Où son journal intime. Si elle laisse son journal intime sur sa table de chevet, il pourrait la lire dans son sommeil. Pour les grands, l’extension des feux est à 22h et 23h lorsqu’il n’y a pas école le lendemain. Mais Sheila avec une lampe de poche parviens à lire ou à écrire caché sous sa couverture. La lumière ne passe pas sous la porte et Hector ne s’en aperçoit pas. Quand il passe tout prés et colle son oreille contre sa porte, elle éteint toute suite sa lampe de poche. Elle fait toujours attention lorsqu’elle a finit de lire, elle cache sa lampe de poche. Il lui confisquerait ! Hector sait bien qu’elle est utile pour lire en cachette après le couvre feu ou pire partir faire une escapade nocturne ! Elle serait fortement sanctionnée s’il la découvrait dans ses affaires. 

Elle entend Hector monter les escaliers alors elle éteint sa lampe, la cache hors de vue sous ses couvertures, et fait semblant de dormir.  

Elle entend le loquet de la porte tourner sur lui-même. La porte grince. La lumière mouvante du lampion éparpille plus d’ombres qu’il illumine. Sheila n’ose même plus respirer. Hector balaye du regard la chambre et son œil se pose sur elle, il la fixe. Sheila ne pense qu’à fermer ses paupières et ne surtout pas les ouvrir ! Ne surtout pas papillonner des yeux ! Elle sent la nuque froide du chien contre son cou. Il lèche son oreille gauche et ça la chatouille mais il ne faut surtout pas rire ! Elle avale sa salive discrètement. La grande ombre d’Hector au-dessus du lit la glace. Il s’approche. Elle étouffe sa respiration. Le balancement de la lumière l’aveugle sous ses paupières. Sheila sent les gros doigts moites d’Hector effleurer sa chevelure, puis elle sent  sa chainette froide glisser sur son cou. Sheila croit devenir bleutée tellement c’est effrayant ! Mais très vite elle comprend que c’est le médaillon qui l’intéresse. Elle entend le petit clic de l’ouverture. Un Ô s’échappe de sa bouche. Il regarde le portrait. Après une longue contemplation, il referme le médaillon et le pose entre sa poitrine. Son cœur bat si vite. Hector s’en aperçoit, alors il chuchote :

-Ca va p’tite ?  

Comme Sheila ne répond pas, il croit qu’elle dort et il s’en va lentement, d’un pas lourd. La lourde chaine de son chien évoque le chant d’un carillon moins subtil que les autres. Un tintement venu des enfers.  Même lorsqu’il ferme la porte Sheila n’ose bouger, ni même respirer. Son cœur cogne trop fort en elle. Elle sent qu’il est là derrière la porte. Brutus assoiffée tire la langue, et halète.  Hector se questionne au sujet du médaillon, il sait peut-être quelque chose. C’est pour ça qu’il reste immobile derrière cette porte. Une chose n’est pas tout à fait refermée. 

Sheila ne sait pas si elle aura le courage de faire cette escapade nocturne après une telle émotion. Hector connait-il ce médaillon ? Où il l’a regardé par simple curiosité ? Il a semblé ému. Ce qui est étonnant pour un brut comme lui, armoire à glace. Elle a déjà vu Hector fessé des gamins de ses grosses mains jusqu’au sang et hurlait comme un troll. Alors cette voix douce et grave pour lui demander « Ca va p’tite ? » la déroute.  

Sheila comme une ombre silencieuse traverse le couloir, passe d’arcane en arcane, de voute en voute, de porte en porte et de symbole en symbole. Sur chaque clef de voute est sculpté un personnage ou un animal mythologique. Licorne, dragon, fée, sirène, vouivre…Sheila effleure le mur et se cache de pilier en pilier. Elle guette si la petite lumière d’Hector surgit au loin. Rien à l’horizon, son faisceau de lumière bascule sur la fée Mélusine, la prochaine clef de voute. Mais quelle voix elle ouvre ? Si son chant était un chemin. La petite lumière s’allume au loin et s’approche si vite comme l’étoile tombe du ciel. Avec ce bruit de lourdes chaines comme un Troll prisonnier à la cheville d’un boulet. Sheila panique un peu. Pas le temps de s’enfuir. Elle reste cachée contre le pilier et dans son ombre. Les lourds pas d’Hector claquent sur les dalles. Hector passe sous Mélusine, Sheila retient son souffle. Brutus incline légèrement la  gueule en arrière et la regarde furtivement de son regard rouge. Ses canines blanches sont phosphorées dans la nuit. La bête fait comme si elle ne l’avait pas vu. Brutus se contente de ralentir un peu son allure alors son maître tire sur la chaîne. Hector ne semble jamais regarder en arrière. Il fait confiance au flair infaillible de son chien et en sa fidélité. Si Hector savait qu’il a manqué à son devoir et l’a trahie. Pour les beaux yeux d’une adolescente. Pour la protéger. Sheila pense que ce clébard est plus gentil et intelligent qu’il en a l’air.

Sheila se glisse sans un bruit de l’autre côté du pilier. Elle passe par le côté étroit du mur comme une feuille de papier. Elle guette la lumière d’Hector jusqu'à temps qu’elle disparaisse. Elle est redevenue un point. Etoile lointaine. Comme un mauvais présage qui s’éteint. La jeune fille s’échappe sans bruit jusqu’à la cage d’escalier. 

Elle monte au dernier étage où le croisement des couloirs forme l’étoile de David. Elle empreinte celui le plus à l’est. Passe d’arcanne en arcanne. De symbole en symbole. Retrouve la fée mélusine à la dernière voute. La porte en bois est peinte en bleu ciel. Elle tourne le loquet mais comme elle s’y attendait c’est fermé à clef. Sur le seuil elle lit une inscription gravée dans la pierre.

« 1930/1965 dortoir des filles.

La clef n’est pas forcement celle que l’on pense. »    

La jeune fille observe son reflet dans la cime des arbres. Un train qui passe fait vibrer les vitraux bleutés ainsi que les murs.

Partager cet article

Repost 0
Published by fee-noire.over-blog.com
commenter cet article

commentaires

Présentation

  • : Le blog de fee-noire.over-blog.com
  • Le blog de fee-noire.over-blog.com
  • : Mon univers sombre et féérique...Je m'appelle Prisca Poiraudeau,une rêveuse gothique, je suis passionné d'art...
  • Contact

Recherche

Liens