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2 août 2015 7 02 /08 /août /2015 09:55

« L’avenir est long passé » Manaud

Amaé et Itan habitent l’appartement numéro 4 rue Baudelaire, chiffre qui cadre, perchés dans la jolie ville de Noché. Ancienne ville militaire octogonale, aux avenues larges. Aude la jolie femme maigre regarde à la fenêtre les vagues de l’océan. L’Amérique est de l’autre côté. A la radio des informations nagent…Des cyclones passent, détruisent tout. Il y a aussi des inondations. Une atmosphère apocalyptique règne en cette fin d’année. En Gaule, la république a été terrassée, et un méchant roi, ancien militaire, gouverne le pays. Dans la ville illuminée par les décorations de Noël, les militaires font un défilé, en chantant d’une voix caverneuse le chant de la mort, à en faire trembler les murs. Dans les lycées, la littérature, l’art ne sont plus enseignés. Les facultés de lettres, les beaux arts on été détruit par les bulldozers. Les musées sont fermés, le roi veut les détruire. Mais des manifestants armés encerclent Beaubourg, le Louvre, le musée d’Orsay afin de les protéger …De nombreuses bibliothèques on été brûlées par les forces civiles. La plupart des professeurs de lettres sous la menace, se reconvertissent en professeur de langue. Les mathématiques et les sciences sont honorées car elles sont considérées comme utiles à la société moderne…Une guerre entre les littéraires et les mathématiciens se créait. Dans les rues de nombreuses bagarres. Mais de nombreux scientifiques et mathématiciens défendent l’art et la littérature. Des cosmonautes sont à bord d’une navette spatiale, se dirigent vers Mars. Les gens, fascinés, les suivent à la télé.

Il a offert de la jolie lingerie à sa femme Amaé. Des bas, une jupe de danseuse (mini jupon en dentelle), un corset. Amaé devant le miroir de l’armoire à glace essaye. Sa taille est fine, ses os saillants, mais ses seins un peu trop gros pour ce corps si petit. Et ses cuisses trop rondes. Lui la trouve adorable ainsi. Elle se repoudre, maquille sa bouche d’une rouge intense. Ses paupières sont bleutées. Il la prend en douce, des photos de sa danseuse. Il se cache derrière la porte. Le sexe en érection, l’appareil mitrailleur. Un Nikon. Elle n’entend pas l’appareil mitrailler, à cause de la musique. Enivrante musique de Portishead. Elle essaye de s’aimer, fait le chat devant le miroir, danse…Souris puis grimace, dégoûtée par son corps. Elle se griffe avec ses ongles en retirant sa jupe qui se déchire…L’ombre noire masculine, si longiligne, entre et la gifle si violemment qu’elle tombe en arrière. Il n’est pas content qu’elle ait déchiré son jupon. Il lui retire brusquement sa culotte en dentelle et entre en elle. Elle se laisse faire. Regarde le plafond en attendant que ça passe… Lui est comme une bête. A la fin elle a froid et a mal au dos. Des aiguilles de sapin lui sont tombées dans les cheveux. Son sexe ouvert il la faisait glisser sur le sol avec les va et viens de son bassin, du nord au sud, légèrement. La tête d’Amaé a finit dans le sapin et là il a rit, un rire moqueur et il a joui. Elle, elle grimaçait.

Itan travaille. Elle, elle fait le ménage, la cuisine. Il aime qu’elle soit sophistiquée, et la montrer. Elle est sa femme objet. Elle se sent souvent achetée. Il roule en Bentley, voiture sportive et luxueuse. A une belle Rolex à son poignet. S’il part en voyage il va dans les hôtels les plus luxueux, les grands restaurants. Mais les âmes humaines ne sont ni blanches, ni noires, elles sont clair-obscur. Itan est matérialiste mais il n’est pas sans sensibilité. Itan est artiste peintre. Il tenait une galerie d’art contemporain. Il a de l’affection pour elle, il lui offre des bijoux pour lui témoigner son amour car il a du mal à exprimer ses sentiments. Ses parents ne lui en donnaient pas, mais ils le gâtaient. Il n’aime pas sa femme, il n’a jamais aimé une femme. Sauf la poupée sexy des magazines. Amaé ressemble pourtant à un mannequin des magazines.

La neige s’est mise à tomber. Itan lui offre un beau bijou datant des années trente. Une pierre noire style art déco. Il l’a trouvée chez un antiquaire. Elle se contemple longuement avec dans le miroir, Itan lui bise le cou puis disparait. Elle est fascinée par ce bijou, le regarde…Le bijou a emprisonné le passé. A emprisonné un peu l’âme de celle qui le portait. Il est chargé de son aura, de ses émotions…Amaé aimerait la connaitre. Sa personnalité, son histoire…Elle n’est pas voyante mais elle peut imaginer, broder une histoire autour de ce mystérieux bijou.

Amaé est pâle, sa taille très fine, ses longs cheveux noirs se confondent avec sa robe en soie. Elle pose sa main sur le miroir, et effleure la pierre noire de son autre soi. Elle s’écrie, surprise d’avoir passé sa main à travers la glace. Le miroir devant cette si belle jeune fille a pâlit, troublé.

Amaé regarde sa main, la main qui a effleuré cet autre monde.

Amaé dans le miroir ne se reconnait plus. La fille devant elle est nue, diaphane, de longs cheveux blonds. Instinctivement Amaé se retourne pour voir si elle est là. Elle n’est pas là puisqu’elle est dans le miroir. Celle reflétée ne mime pas ses gestes. Elle porte elle aussi le bijou. Elle pleure, mais sourit, boit ses larmes. Elle entend un air de jazz sensuel. Le miroir ne semble pas réfléchir. Dans le miroir elle voit un vinyle tourner. Des pochettes de disques éparpillées en éventail aux pieds de la fille. Des musiques des années trente. Sur une table ronde une bouteille d’absinthe nommée Absence, une flûte à moitié remplie dans son ombre. Un homme assez flou est assis dans un fauteuil. Il fume de l’opium. Un chat noir danse. Son corps fin se déhanche. Par la fenêtre, Amaé aperçoit la Tour Eiffel. Et sur le mur un tableau. On dirait une œuvre de Picasso. Une femme pleure, elle porte ce bijou. Ce tableau fait penser à La femme qui pleure. Amaé est captivée. Soudain le téléphone sonne. Le flash se trouble. Les ondes font grésiller la vision.

Itam l’appelle :

-C’est ta mère au téléphone.

Sa mère habite à Paris, elle lui manque.

-allo maman.

-T’as une petite voix ma chérie. Il est gentil avec toi ?

-Oui, aujourd’hui il m’a offert un bijou. Avec lui j’ai l’impression d’être une princesse.

-Et tu manges bien ?

-Mais oui.

-Ici il neige et on à froid, on ne peut plus prendre de douche car l’eau à gelé dans les tuyaux…On n’a plus d’électricité, on s’éclaire avec des bougies.

-Maman, je vous enverrais un colis avec des bougies et un peu d’argent. Cela aidera. C’est terrible ce qui se passe !

-Oui j’écoute la radio, c’est terrible… Un monde post apocalyptique.

Amaé prépare à manger pour son mari. Elle ne mange pas avec lui. Elle mange la nuit quand il dort. Elle ne dort presque pas la nuit. Elle fume à la fenêtre et boit, ce qui lui coupe l’appétit. Elle bouquine. Elle dort le matin et en début de d’après-midi.

Il fait nuit, Amaé songe. Amaé a vu dans le miroir celle qui portait le bijou avant elle. Une hallucination ? Un flash ? Amaé n’est pas voyante, ni médium. Elle ne souhaite pas en parler à son mari. Il lui dirait qu’elle ne mange pas assez, à ce régime on finit par avoir des visions ! Elle choisit un livre, L’Art au 20ème siècle. Assise dans la bibliothèque, devant la baie vitrée qui donne sur l’océan, elle tourne les pages, à la lueur d’une bougie et observe des œuvres de Balthus, Pollock, Sonia Delaunay, Munch, Picasso, Calder, Brancusi, Dali, Frida Kahlo, Giacometti etc.…

Etait-elle artiste ? Elle aimait la musique et les œuvres d’art. Elle a eu de la chance de vivre au XXème siècle car les artistes étaient innovants, plus libres…Elle vivait à Paris dans les années trente avec son homme. L’homme qui fumait l’opium était probablement son compagnon. Amaé ne pensait pas qu’il suffit de regarder une antiquité dans un miroir pour visionner son souvenir…Il a le souvenir du cœur de la jeune femme blonde, suspendu à son cou, posé sur son cœur il l’entendait battre tel un oiseau affolé. Le bijou se souvient de son corps, de ses formes douces et harmonieuses, du goût de sa peau mêlée à son parfum. S’il ne s’en souvient pas, il l’a gardé en lui, dans son inconscient minéral.

Amaé pense que le bijou émane toutes ses énergies, les bonnes comme les chagrins. Ce bijou pourrait la rendre triste ou malade. Il faudrait peut être le purifier avec du gros sel. Qu’importe, Amaé est déjà malade et triste…Ce bijou, maudit soit-il, Amaé l’aime…

Amaé traverse la cuisine à tâtons dans l’obscurité. L’odeur de pomme cuite à la cannelle flotte encore. Elle lui a fait en dessert une compote à la cannelle. Ainsi que du colin d’Alaska accompagné de riz noir aux algues. Il versait sur son riz un peu de sauce soja.

Amaé appuie sur play, la voix de sirène de Loreena McKennitt s’infuse dans l’appartement. C’est de la musique celtique avec des influences orientales. Shéhérazade s’éveille…Amaé danse du ventre et s’imagine les palais d’Orient. La chambre d’Itam est fermée, il n’entendra rien, car lorsqu’il dort, rien ne peut le réveiller. Elle entre dans la salle d’eau et retire ses vêtements en se déhanchant. Tourne le robinet de la douche et se met sous le puissant jet d’eau. Elle se savonne. Des milles pattes sortent à la queue leu leu du siphon. Elle sursaute, se dégage de la douche. Attrape la pomme de douche pour essayer de les faire disparaître, le siphon pourrait les avaler. Elle s’en veut presque de faire ça. De faire du mal. Elle se culpabilise arme en main, s’imagine si elle était l’un d’entre eux. Cette mort serait abominable. Amaé se souvient d’avoir écrasée en hurlant une énorme araignée noire. L’âme de l’araignée l’a hanté durant un an, jour et nuit. Amaé faisait d’horribles rêves. Elle était prisonnière de la toile et la bête velue aux longues pattes s’approchait d’elle pour la dévorer. Sa piqure était si douloureuse. Ce poison rose s’infusait en elle…La peur des araignées est la peur du sexe féminin, la peur des serpents est la peur du sexe masculin. Sa mère lui a révélé cela comme un secret en faisant sauter les crêpes dans sa poêle. Amaé sanglote violemment. Le décor tourne sur lui-même tel un vinyle. De plus en plus vite. Les notes d’Orient se mélangent à des notes de jazz…Cela dissone un moment. Amaé à mal à la tête. Elle pose ses mains sur ses tempes, se recroqueville par terre, elle, aux jambes flageolantes. S’évanouit. Elle rêve.

L’homme est flou, Amaé voit la scène et sait qu’il est artiste peintre, peintre abstrait. Aimant l’abstraction lyrique. Ami proche de Calder et de Cocteau. Peintre maudit, écrivain surréaliste. C’est peut-être pour cela qu’il apparaît flou. Il était flou aussi dans le miroir à cause des nuages d’opium. Mais là, il ne fume pas. Il offre à sa belle blonde un bijou. Un bijou créé rien que pour elle par leur ami joaillier. Ses contours à elle sont nets et précis. Elle embrasse son homme sur la bouche pour le remercier de ce beau présent. La femme s’approche du miroir et se contemple avec le bijou. Amaé lit sa pensée. Elle la sent très amoureuse. Lorsque je serai morte je me demande à qui reviendra le bijou, moi qui ne peux avoir d’enfant et n’ai pas beaucoup de famille. L’autre personne, portant mon bijou, portera un peu de ma joie, un peu de ma tristesse…J’influencerai son humeur et peut être même son destin…

Amaé lui demande :

-Comment tu t’appelles ?

-Viens me voir demain avec le bijou devant le miroir et je vais te le dire…Tu sais, il ne faut jamais oublier son prénom car sinon on ne peut plus retrouver son chemin. En ce moment ta vie est entre parenthèses. Mais je peux te révéler le sens de ta vie…Car je te connais intimement. Je te connais mieux que toi. Au-delà de ton apparence, sais-tu qui tu es ? Tu ne te cherches pas, alors c’est moi qui viens te chercher…Tu te demandes qui je suis…Lorsque je vais te le révéler, tu ne seras point étonnée de la réponse malgré nos différences. En fait tu sais qui je suis, au fond de toi tu sais…Je serais nu, toi aussi, sois nue devant moi.

Amaé s’éveille, la tête lui tourne encore un peu…Elle a mal à la tête. Elle se relève doucement, s’agrippe au lavabo puis aux murs, aux meubles…Elle n’a pas trop l’équilibre. Il faut qu’elle mange un peu, elle le sait. La cuillère est restée dans le saladier de compote. Amaé en mange à grosses cuillérées, affamée…Mais elle se sent vite calé, et ressent que si elle mange trop vite, et trop, elle va avoir mal…

Quel étrange rêve ! Un rêve comme celui-là est plus qu’un rêve…Cette femme, elle l’a déjà rencontrée dans le miroir.

Après qu’elle se soit reposée, allongée en chien de fusil dans la bibliothèque, Amaé ouvre un tiroir, récupère des bougies, ouvre une petite boîte en fer (ancienne boîte à biscuits). Elle pique un peu d’argent, 200 euros pour sa mère. Elle récupère une boîte à chaussures, couleur or. Itam lui avait acheté de belles chaussures à talons aiguilles. Elle s’était foulée la cheville avec, devant les amis d’Itam. Des amis un peu précieux qu’il a rencontrés dans son univers artistique. Ils s’étaient moqués d’elle. Amaé met dans la boîte huit bougies blanches. Les deux cent euros dans une enveloppe. Elle enveloppe quatre biscuits aux amandes dans du papier d’aluminium. Des petits gâteaux qu’elle a fait elle-même. Amaé sait bien faire la cuisine car sa mère l’a élevée de manière à devenir une bonne femme au foyer. Elle l’a élevée ainsi, inconsciemment. Mais Amaé sature, elle rêve d’autre chose, elle ne sait pas à quoi elle aspire. Elle se sent un peu étouffée dans cette relation, heureusement elle a des nuits devant elle…Rien que pour elle. Elle rédige une longue lettre à sa mère. Elle lui dit qu’elle aimerait trouver un travail, qu’elle se sent inutile. Mais elle ne sait rien faire. Elle plie la lettre et la met dans la boîte. Elle ajoute aussi une photo récente d’elle et de son mari. Une photo prise dans le square. Une photo tendre où elle semble un peu effacée dans tous les sens du terme. Les photos mentent ? Ce bonheur surjoué, ces sourires dessinés…Cette photo ne ment pas. Il y a bien de la complicité et de la tendresse entre elle et son mari. Mais elle est effacée, il l’efface un peu malgré lui, c’est psychologique, inconscient…Il gomme légèrement les traits de sa femme. Ses contours deviennent hésitants, légèrement dilués, floutés… Amaé trouve Itam malsain. Elle se sent malsaine aussi. Avant elle était pure…Les humains sont fragiles songe Amaé. Ils ne sont pas des anges. Ils sont animés de désirs contraires, tiraillés entre bien et mal…Leurs problèmes, les rendent mauvais. Jaloux, possessifs par exemple…

Amaé referme la boîte et l’enveloppe. Ecrit l’adresse de sa mère dessus. Demain Itam la postera.

Le matin, juste avant que sonne le réveil, Amaé se couche à côté d’Itam. Itam lui fait l’amour. Elle regarde le plafond. Puis il la retourne, la prend par derrière. Elle n’a pas mal. Mais elle ne ressent rien. Elle se laisse faire, pour lui faire plaisir. Il faut bien qu’elle lui serve à quelque chose. Elle attend que ça passe.

A la fin, elle lui chuchote, intimidée. Elle se pince les lèvres.

-Itam, j’aimerais trouver un travail.

Itam la regarde d’un air surpris :

-Pourquoi ? Tu n’as pas besoin de travailler ma chère, tu es ma princesse…Tu ne sais rien faire. Tu n’as aucun diplôme et tu ne sais même pas écrire, tu écris tout en phonétique…Tu ne peux pas trouver un travail.

En effet Amaé est dyslexique.

-J’ai envie de servir à quelque chose…Rencontrer du monde…A chaque fois que je désire m’acheter quelque chose, il faut que je te réclame. Je suis comme une petite fille.

-Tu ne sers pas à rien. C’est bien que tu t’occupes de la maison…Je travaille tant…Si toi, tu n’as plus le temps de le faire, on sera débordés. Voyons, beaucoup de gens rêvent de ne rien faire…Profites en !

-Mais je ne vois personne…

Itam s’en va au travail, Amaé est un peu blessée par la réaction de son mari. Elle s’endort. Se réveille en début d’après midi.

Elle se demande ce qu’elle pourrait faire de sa vie. Elle se dit qu’Itam à raison, elle est nulle, illettrée. Il se moque souvent de ses lapsus. Elle n’a pas de passion, elle ne sait rien faire mis à part la cuisine et le ménage. Si, elle aime lire. Mais lectrice ce n’est pas un métier.

Elle se lève. Boit un jus de fruit. Un thé minceur. Se maquille. Se déshabille. Et part à la rencontre de cette étrange femme blonde qu’elle a rencontrée dans le miroir, puis en rêve…

Elle est debout, devant le miroir. Elle se regarde longuement…S’impatiente car la dame blonde ne vient pas. Elle se concentre. Respire profondément. Tente d’avoir un regard neutre, sans se juger…Elle fixe le bijou dans le miroir comme un point.

Elle est là, devant elle. Souriante. Sa voix est mystérieuse :

-Je sais à présent à quoi je ressemblerais, mais il y a des choses qui ne me plaisent pas…Je veux modifier ça. Tu es belle mais…

-Comment tu t’appelles ? lui demande la brune.

-Je m’appelle Amaé, répond la blonde

-Non, Amaé c’est moi. Pas toi…rétorque la brune

-Tu ne comprends donc pas…Je contemple mon avenir, tu découvres ton passé. Je suis toi dans une vie antérieur. Tu es moi dans une autre vie… Répond la blonde…Elle semble fascinée par la brune.

- On n’est pas pareilles.

-Certes, on est différentes, j’ai évolué…Mais tu avais oublié ton prénom, et sans lui tu ne pouvais pas poursuivre ton chemin. Je te vois dans une vie en parenthèse. Tu t’appelais Amaé, ne l’oublie pas, ne l’oublie plus…Si tu ne veux pas être en parenthèse. Tu es un beau papillon épinglé par ton mari. Je suis chanteuse lyrique, tu t’en souviens ?! Je t’ai révélé ton prénom, tu vas pouvoir poursuivre mon chemin…Je vis avec mon ami artiste peintre. J’ai posé pour lui avec ce bijou. Je suis heureuse que tu l’aies retrouvé.

-Ma destinée c’est de chanter ?

-Oui. L’avenir est un long passé. Qu’aimerais-tu savoir ? Sur moi, sur toi…

-Pourquoi mon corps est-il fermé à clef ? Le tien est-il fermé à clef ? Il sait passer quelque chose…

-A l’âge de huit ans mon oncle m’a abusé sexuellement…

La femme blonde disparait. Amaé est redevenue cette femme maigre aux cheveux noirs corbeaux. Elle aimerait bien chanter…Mais en 2012 les artistes sont maudits, inutiles selon le roi. Il y a longtemps qu’Amaé n’a pas chanté. Elle ne connait pas sa voix. Elle ne chante même pas sous la douche. Parce qu’elle est un oiseau triste. Les oiseaux tristes ne chantent pas, ne s’envolent pas…Elle est une femme sans bouche. Soumise. Corvéable.

Partie 2, s’en aller…

Il neige. Sa mère Mélania l’a appelée, l’a remerciée pour le colis. Mélania a vendu ses bijoux de famille à un joaillier, Ludovic Kasanovic, un artisan talentueux qui vend des bijoux ethniques. Il est aussi chef de chœur. C’est illégal aujourd’hui. Ils répètent dans sa cave. Il a gagné beaucoup d’argent en vendant ses bijoux et aimerait partir à Saint-Pétersbourg avec quelques choristes. Des choristes professionnels ou non. Si une personne à un grain de voix particulier il serait prêt à la former. Il organise des castings clandestins… Les choristes sélectionnés seront rémunérés, nourris, logés. Cela intéresse Amaè, elle irait bien à Paris passer le casting. Sa mère est étonnée car elle n’a jamais entendu sa fille chanter. Mélania est allée revoir Ludovic de la part de sa fille. Il demande à Amaé d’apprendre deux ou trois chansons par cœur qu’elle devra chanter a cappella. Et elle doit venir le plus vite possible à Paris. Mélania lui a retransmis le message. Amaé n’ose pas le dire à son mari. Elle est toute excitée car elle va peut être devenir choriste professionnelle, partir à l’aventure avec cette chorale dans une ville étrangère, fascinante…Elle pourrait s’échapper de sa condition d’épouse. Elle n’est pas très heureuse avec Itam. Il la rabaisse. Elle s’oblige à avoir des rapports sexuels avec lui. Parfois c’est lui qui l’oblige car il considère que c’est son devoir conjugal et prétend ne pouvoir se passer de sexe. Elle à l’impression d’être achetée. Elle ne se sent pas aimée…

Ludovic Kasanovic lui écrit un mail. C’est Mélania qui lui a donné son adresse électronique.

Chère Amaé,

Je suis Ludovic Kasanovic, chef de chœur. Votre mère m’a dit que vous cherchez un emploi. Vous êtes artiste. Quel est votre expérience en chant ? Je suis à la recherche de voix singulières. Si vous n’avez pas une parfaite maîtrise du chant mais une voix qui m’intéresse, je vous formerai. J’ai besoin de sept choristes ou huit si le choix devient trop difficile…

Je suis né à Saint-Pétersbourg…j’y possède un charmant manoir que j’ai hérité de ma famille. Il est peu confortable mais je compte y héberger mes choristes…Je les rémunérerais, mais seulement 300 euros par mois car je ne suis pas bien fortuné. En Russie la vie est beaucoup moins chére. Gagner 300 euros est un très bon salaire. Vous serez nourris, logés. Cela ne sera pas de tout repos, il y a de nombreuses représentations programmées. Les répétitions seront intensives. On dit de moi que je suis perfectionniste, j’aime mieux vous prévenir. Vous aurez chacun une chambre individuelle et il y a trois salles de bain. En Russie les gens mangent à toutes heures, lorsqu’ils ont faim. J’imagine que vous ne savez pas parler la langue, cela ne sera pas évident de s’adapter…Vous serez loin de vos proches. La vie en collectivité peut être pesante à la longue. Heureusement le manoir est immense, vous pourrez vous isoler…Il n’y aura pas d’internet, ni de téléphone, mais vous pourrez aller au cyber café non loin de chez moi. Chez moi il y a de nombreuses œuvres contemporaines. Et une immense bibliothèque (avec de nombreux ouvrages écrits en français). Concernant le maquillage et les costumes…Il faudra apprendre à se maquiller, se coiffer. Je vous aiderai. Et pour les costumes de scènes j’en ai récupérés, mais parfois il y aura des petites retouches ou réparations à faire… Chacun devra se respecter, participer aux tâches ménagères. Laisser la salle de bain propre derrière soi…

Si vous êtes sélectionnée, nous partirons ensemble le lundi 31 janvier à 5 heures du matin en autobus. Je prends en charge les frais du voyage mais prévoyez un pique nique.

Il vous faudra des habits chauds pour l’hiver…Emmenez aussi vos jolies robes, souliers pour les représentations. Du maquillage. Un jogging et des chaussures de sport (je vous ferai faire un peu d’exercice car l’apparence c’est important dans les métiers du spectacle).

Si l’aventure vous tente toujours, et bien venez vite à Paris, j’ai hâte de vous entendre chanter…Apprenez deux ou trois chansons par cœur.

Bien à vous,

Ludovic

Amaé ne connaît aucune chanson, n’a jamais chanté dans cette vie. Alors elle décide de se reconnecter à son autre soi, celui des années trente…Elle aura bien des chansons à lui apprendre, des chansons qu’elle maîtrise…La mélodie lui reviendra, les paroles aussi…Savoir chanter, cela ne s’oublie pas. Amaé attend son autre devant le miroir. Elle l’invoque en serrant dans sa main le bijou. L’Amaé blonde des années trente apparaît dans le miroir. Elle est sur une scène. Amaé la blonde sourit puis lui chante une chanson. Cela revient à Amaé la brune…L’air, les paroles, elle s’en souvient maintenant. Alors elle chante avec elle. Les deux voix cristallines s’unissent pour ne faire qu’une. Amaé des années 2000 n’a pas perdu sa belle voix lyrique. Son aura violette rayonne tout autour d’elle. Des morceaux de lumières violettes, d’or dansent dans la pièce. Amaé la blonde danse en chantant, un son de guitare la poursuit…Amaé la brune l’imite. Amaé la blonde passe à travers le miroir en dansant, elles dansent ensemble. Et maintenant c’est Amaé la brune qui passe de l’autre côté. Elles se tiennent par les deux mains, tourbillonnent avec leurs robes à volant, passent d’un monde à l’autre, d’une époque à l’autre…Un vertige de plaisir envahit Amaé. Elle est en transe. Elle chante et danse. Elle tourbillonne en chantant d’une voix-instrument… Amaé la brune tombe de fatigue. Son autre s’évanouit, s’efface du miroir. Son cœur bat très vite. Elle est essoufflée mais heureuse comme jamais. Elle se relève, saute de joie. Se dit : c’est cela que je veux faire ! Chanter. Je veux vibrer !

Amaé connaît à présent plein de chansons. Elle chante, ça coule de source…Pourtant elle n’a pas chanté depuis au moins un siècle ! Amaé prépare le diner de son mari en chantant. Il y a longtemps qu’elle ne s’était pas sentie aussi joyeuse. Elle lui prépare une poêlée forestière. Les odeurs délicieuses s’évaporent…

Elle écrit un mail à Ludovic Kasanovic

Cher Ludovic,

Je pars demain à Paris. J’aimerai passer l’audition. Jadis, je chantais…J’aimerai reprendre. Je ne chantais plus parce que je suis triste. J’ai besoin de chanter pour ressusciter. Donner du sens à ma vie…Pour vibrer. J’ai une voix lyrique, très éthérée…J’adore chanter, j’ai la musique dans la peau et j’aimerai en faire mon métier. Partir à Saint-Pétersbourg ne me fait pas peur, au contraire…L’Est me fascine. Je n’ai pas beaucoup travaillé dans ma vie car je me suis occupée de mon mari. A présent, j’aimerai faire quelque chose pour moi, pour retrouver la confiance en moi, pour m’épanouir…

Je ne mange pas beaucoup car j’ai envie de rester mince, je ne veux pas me sentir obligée de manger. Par les autres. Je ne voudrais pas qu’on s’inquiète de moi, qu’on soit insistant…Je ne serai pas à l’aise. La vie en collectivité me fait un peu peur. Mais je sais que je pourrais m’isoler dans ma chambre.

Bien à vous,

Amaé

Cher Amaé,

Merci pour votre réponse sincère et touchante. Vous n’êtes pas obligée de manger, en Russie, la vie n’est pas rythmée par les repas à heures régulières…On mange lorsqu’on a faim, parfois on ne prend pas de repas, on grignote. On ne mangera pas tous ensemble, pas toujours…Les personnes ne vont pas guetter si vous mangez ou non…Voyons ! Cela ne nous regarde pas ! Mais le rythme de travail sera intensif, il faut tenir le coup, on a besoin d’énergie ! Si quelqu’un vous tourmente, il faudra me le dire…Ne vous inquiétez pas pour ça, cela ne doit pas être un frein…Pour le casting, passez chez moi, jeudi à 15h30, 3 rue des Martyrs, j’ai hâte de vous entendre…Mais je serai franc avec vous…

Bien à vous

Ludovic

Amaé prévient son mari qu’elle part à Paris demain voir sa mère, mais ne lui dit pas qu’elle passera un casting. Si elle part à Saint-Pétersbourg, elle le préviendra au dernier moment, il ne pourra pas l’empêcher de partir…Elle est ainsi Amaé, elle ne dit pas tout, par peur. Elle sait qu’il ne serait pas content. Si elle doit partir, elle ne rentrera pas, demain dans sa valise elle emportera beaucoup de choses, pour un long voyage qui durera peut être toute une vie…Itam n’est pas content qu’elle s’en aille mais lui donne trois cent euros pour son voyage… Pour sa fugue. Elle est ainsi Amaé, fugueuse car elle ne sait pas s’exprimer, elle a peur…Alors elle abandonne tout. Les autres ne s’y attendent pas, car elle n’a pas su s’exprimer, pour faire changer les choses. Elle n’aime pas être lâche. Mais elle trouve qu’Itam ne la respecte pas. L’autre fois, il l’a tout de même giflé parce qu’elle avait déchiré son jupon sans le faire exprès…Amaé surprise à perdu l’équilibre, est tombée. Ensuite il lui a fait l’amour à même le sol. Amaé n’avait pas mal, elle était tellement ailleurs, mais pas avec lui.

Itam boit un peu trop ce soir parce qu’elle part…Il ne boit pas souvent, mais l’alcool le rend violent. Il a avalé un loup enragé. Il prend une pile d’assiettes, la fait tomber par terre pour intimider son épouse. Le verre se brise en mille morceaux. Il donne des grands coups de pompe dans la porte de l’armoire. Le bois sous les coups se fissure. Amaé est terrorisée, figée sur place, blanche comme les murs. Les murs vibrent, à cause des impacts, le miroir rond se décroche, se brise…Amaé se précipite, désespérée s’accroupit devant ce qu’il reste de la glace, sanglote. Hurle.

-Tu as tué Amaé la blonde ! Enfoiré !

Elle ramasse des morceaux, et se coupe légèrement les doigts. Elle saigne. Les yeux d’Itam sont furieux, comme un tigre.

Amaé entend son autre soi :

- Amaé ne pleure pas, le miroir est brisé mais je ne suis pas morte, il y a d’autres miroirs où se voir, je ne serai pas éparpillée…Mais tu ne vas pas vivre dans le passé, l’avenir t’attend. Un jour, il sera bon de vivre l’instant présent comme lorsque tu chantes.

Itam enragé veut cogner sa femme, mais une forme fantomatique, bleutée, à la chevelure blonde, aux yeux violets et phosphorescents s’élève dans les airs comme de la fumée et se dirige en flèche vers Itam. Les yeux du fantôme sont terrifiants, une force le fait basculer par terre. Itam est sonné. Il s’endort peu de temps après. Le fantôme tourbillonne autour d’Amaé, s’envole par la fenêtre. Elle se fond dans les flocons de neige.

Amaé réveille doucement son homme. Il a mal à la tête. Elle l’aide à rejoindre son lit. Il s’agrippe à elle. Elle le borde. S’allonge à ses côtés, caresse longuement ses cheveux.

C’est dans la nuit qu’elle prépare son bagage. Elle n’emporte presque rien. Elle désire voyager léger. Dans sa valise elle range son parfum, Esméralda, aux notes exotiques et glacées tel un palais de glace. Sa pochette de maquillage. Une barrette papillon en or. Et quelques vêtements.

Ses bijoux préférés, elle les porte sur elle. Elle n’emporte pas de lecture car il y aura tant de livres dans la bibliothèque du manoir. Des millions.

Dans le train, Amaé regarde le paysage défiler, des chevaux galopent dans la steppe, les hautes herbes sont légèrement couchées par la neige et le vent. Le train longe une rivière où nagent des carpes. Amaé rêve, Amaé s’endort. Elle se réveille gare Montparnasse où elle descend. Traverse la fourmilière jusqu’à la station de métro.

Sa mère Mélania ressemble à une gitane avec sa longue robe noire à fleurs, ses longs cheveux bruns qu’elle tresse. Elle porte des anneaux dorés, des tas de bracelets. Elle vit dans un ancien appartement insalubre. Les tapisseries à fleurs sont jaunies, les murs sont fissurés, le vieux poil à bois tire mal…

Amaé arrive chez sa mère à 18h30. Elle frappe à la porte. Sa mère ouvre, fait de grands yeux, des yeux de chouette, s’écrit:

-Tu as beaucoup maigri ! T’es blanche, un vrai fantôme…

Amaé a mal, agacée elle se fâche :

-Bon ça va…Demain je m’en vais, je dors à l’hôtel. Je veux qu’on me fiche la paix !

-Mais non, entre…Je suis désolée, mais on a l’impression que tu es malade…

-Demain je préfère dormir à l’hôtel, je ne suis pas fâchée mais je veux être tranquille ! J’suis pas malade, je suis en forme ! Je t’assure…

Amaé rit nerveusement, ses yeux brillent, on dirait qu’elle a fumé du cannabis. Sa mère l’attrape par le bras et la tire dans la maison.

Elle s’écrit, en levant les bras !

-Oh ma hija qu’as tu fais de toi !? No me gusta, no me gusta…

Mélania à préparé des spaghettis à la bolognaise. Luis son compagnon joue de la guitare. Ils mangent aux chandelles. Bercés par la musique… Amaé l’accompagne au chant. C’est la première fois que Mélania l’entend chanter. Petite fille Amaé ne voulait jamais, la maitresse s’en plaignait. Elle faisait semblant.

Luis la complimente :

-Tu as la musique dans la peau ma p’tite, comme les tsiganes…

-Je chante depuis seulement trois jours…Je ne savais pas …Pourtant ça coule de source !

Amaé ne dort pas de la nuit, elle est à la fenêtre, caresse le chat noir...Rêvasse. Le matin elle savoure un café avec sa mère et Luis. Va au lit, dort toute la matinée. Le bruit de la machine à laver ne la dérange pas.

Elle rend visite à Ludovic Kasanovic à 15h30. Il a de longs cheveux blonds, il est très filiforme, une voix caverneuse…Son appartement est très épuré, moderne. D’étranges statuettes africaines décorent son salon. Des toiles immenses abstraites recouvrent ses murs.

En voyant le bijou d’Amaé, il s’émerveille :

-C’est une pierre chamanique…C’est très rare ! C’est une pierre magique qui permet de retrouver ses vies antérieures… Une chanteuse célèbre dans les années trente avait le même bijou. Une chanteuse lyrique. Elle s’appelait Amaé, elle aussi. Mais physiquement vous ne lui ressemblez pas du tout. Je vous écoute.

Amaé lui chante trois chansons. Sa voix s’envole. Ludovic l’applaudit !

-Vous avez la même voix ! Une belle couleur de voix, c’est incroyable ! Mais s’il vous plaît ma petite, tenez vous droite ! N’ayez pas ce regard fuyant ! Et habillez-vous mieux que ça ! Là, on dirait un épouvantail. Il faut vous épanouir…Ne faites pas ce dos rond de chat, ne regardez pas vos pieds. Vous êtes toute crispée…

-Vous m’engagez ?!

Ludovic l’embrasse sur le front.

-Oui et vous serez ma soliste, vous avez une voix merveilleuse !

Ludovic lui offre une infusion sucrée au miel.

-C’est mon époux qui m’a offert ce bijou, style arts déco, il date des années trente, il l’a acheté chez un antiquaire. Depuis je chante…Je ne chantais pas avant…Même à l’école, je ne pouvais pas, je faisais semblant. Je n’osais pas, j’étais bloquée. Dans le miroir j’ai vu un autre moi. Une femme blonde, plus ronde que moi. Elle est habitante d’un autre monde, celui des années trente, dans un milieu artistique. Elle m’a révélé ma mission ou le sens de ma vie…En fait cette femme c’est moi dans une vie antérieure. D’une voix énigmatique, elle m’a dit : « Tu sais, il ne faut jamais oublier son prénom car sinon on ne peut plus retrouver son chemin. En ce moment ta vie est en parenthèse. Mais je peux te révéler le sens de ta vie…Car je te connais intimement. Je te connais mieux que toi. Au-delà de ton apparence, sais-tu qui tu es ? Tu ne te cherches pas, alors c’est moi qui viens te chercher…Tu te demandes qui je suis…Lorsque je vais te le révéler, tu ne seras point étonnée de la réponse malgré nos différences. Tu sais qui je suis, au fond de toi tu le sais…»

-C’est une étrange et belle histoire. Cette pierre noire est vraiment singulière, elle a des vertus magiques…Amaé la blonde vous a retransmis la clef de sol. C’est un précieux héritage.

-Je ne savais rien faire. J’étais dépendante de mon mari. Je m’occupais de lui…Avant j’aimais bien, mais maintenant, je me sens lasse. Surtout qu’Itam m’a blessée. Il ne me respectait pas.

-Il vous a maltraitée ?

-Je ne sais pas…Mais notre relation était malsaine. J’ai envie de faire quelque chose pour moi. J’étais à la recherche d’un sens à ma vie, je l’ai trouvé…Mais je ne pensais pas car je suis dyslexique, je sais lire mais je ne sais pas écrire, j’écris tout en phonétique alors pour trouver un travail c’est handicapant… Dans mon rêve, je lisais la pensée d’Amaé la blonde au sujet de son collier. Elle pensait : lorsque je serai morte, je me demande à qui reviendra le bijou ? Moi qui ne peux avoir d’enfant et n’ai pas beaucoup de famille. L’autre personne, portant mon bijou, portera un peu de ma joie, un peu de ma tristesse…J’influencerai son humeur et peut être même son destin…

-Vous avez des souvenirs précis. Décidément vous ne pouviez pas vous exprimer. Vous êtes timide, vous ne savez pas écrire et vous ne pouviez pas chanter. Moi, Amaé, je vous redonne la voix, les mots…Vous êtes toute fragile.

Amaé marche dans la neige le long de la Seine. Elle est souriantes, elle marche vite, ses pas touchent à peine le sol. Elle se sent légère…Elle flâne.

Dans le bus vers Saint-Pétersbourg, de cinq heures du matin à vingt et une heure trente.

Une jeune fille frêle, blonde, un peu timide s’est assise à côté d’Amaé…Elle lui a souri. Elle a rougi. Ludovic n’a emmené que trois choristes avec lui. Deux femmes et un homme. Un homme bien en chair, mais assez beau malgré tout. Dans le bus il y a d’autres passagers avec eux.

Amaé regarde le paysage défiler…Les sapins bleus dans la nuit, la neige tourbillonne. Un cerf surgit des bois. De grands yeux dorés.

Amaé sourit à son reflet. C’est l’Amaé des années trente qu’elle voit. Ce n’est plus elle…

La jeune fille assise à côté d’elle écrit sur un petit carnet un poème. Dans son carnet la lame 18, la lune, du tarot de Marseille, lui sert de marque-page. Deux chiens, sous la lune qui pleure, assis prés d’un plan d’eau, une effrayante écrevisse…Son écriture est toute fine, penchée, serrée.

« Deux chiens sous la lune
Gardien de l'eau de là, reflétés,
Sur un seuil...entre.
Leurs voix sont caverneuses, leurs crocs menaçants si
Je m'approche trop près de ce royaume secret, la mort
Ce n'est pas l'heure, les aiguilles tournoient sur l'eau...
Je m'enfuis,
Eux savent nager, ne craignent pas l'eau froide...
Des lumières (noyées dans l'eau) s'allument, les morts s'éveille
nt,
Je m'enfuis »

-Comment tu t’appelles ? lui demande Amaé.

-Elodie.

-Tien ma poupée préférée s’appelait Elodie. Moi je suis Amaé. Tu as écrit un poème ?

-Oui

-Moi je lis beaucoup mais je n’écris pas, je suis dyslexique.

-Ca n’empêche pas d’écrire…Les fautes ce n’est pas grave. Le soleil se lève, ça me donne faim, regarde ce ciel mauve, et cette neige étincelante…J’ai apporté des clémentines et des biscuits, tu en veux ?

-Non merci.

-Que lis-tu Amaé ?

-Léa Silhol, Emmanuelle Pagano…un peu de tout.

-Ce sont des univers très différents en effet…Moi j’aime lire des contes, des nouvelles fantastiques, beaucoup de poésie, des romans japonais…J’écris des poèmes qui deviennent paroles de chanson…

-Tu chantes depuis longtemps Elodie ?

-Depuis toute petite. Dans des chorales, puis dans des orchestres…

- Moi ça ne fait pas longtemps, enfin si, quelque part, ça fait très longtemps…

- Que veux-tu dire Amaé ?

-Euh rien…En fait, il y a très longtemps je chantais et puis un jour j’ai cessé, oubliant que j’aimais ça…

-Très longtemps, mais tu es si jeune !

-Et bien, si je te racontais tout, tu ne me croirais pas…Hier je ne chantais pas ou plus, je vivais avec mon homme, et seulement pour lui…Je devenais transparente. Je faisais tout à la maison, je n’avais pas d’emploi, ni de loisirs…Il me faisait l’amour, moi je n’étais pas là…Je lui faisais plaisir mais lui…Mais il m’offrait de belles choses pour me témoigner son affection, ou m’acheter…Je voulais qu’il me fasse exister mais j’ai enfin compris que c’est dans mes yeux que je dois exister et pas dans ceux d’un autre…

-C’est lui qui t’a offert ce beau pendentif que tu portes ? Tu gardes cette chaîne, ce collier de chien !

-Oui mais ce bijou est si particulier, magique…Sans lui je ne serais pas là dans ce bus à discuter avec toi…Il y a eu un déclic. J’ai trouvé un sens à ma vie, je l’ai quitté malgré l’affection que je lui porte encore…Dans une autre vie, je le portais déjà. Je n’en veux pas à Itam car ce n’est pas un homme heureux, il a eu une enfance triste qui a construit l’homme qu’il est. Macho finalement. Et moi j’ai été éduquée pour devenir une bonne mère de famille…

-Tu analyses si bien les choses Amaé, tu es intelligente…

-Oh merci, c’est bien la première fois qu’on me fait ce compliment…Itam se moquait de moi, surtout de ma façon maladroite d’écrire et de parler…Je fais plein de fautes d’orthographe, des lapsus…Pour lui, lui qui a fait de grandes études, je suis un peu bête.

-Oh quel horreur ! Quelle prétention ! Mais il te maltraitait !?

Elle s’est exclamé un peu trop fort, Ludovic s’est retourné et a dévisagé Amaé, puis gêné s’est retourné, à continuer à lire sa partition, se mêlant de ses affaires, de sa musique…

Amaé lui a répondu à voix basse.

-Il commençait à devenir violent en effet…

Une pause sur le bord de la route

Des caribous marchent dans la brume, dans la steppe en face. Dehors il fait si froid. Tous les quatre entrent dans le snack. Le choriste parle avec Ludovic, mais sourit aux deux belles choristes.

Elodie à commandé des frites, une tartelette aux fraises avec un chocolat bien chaud. Amaé savoure un café. Ludovic achète un sandwich au jambon. Et l’autre homme, des chips, un steak avec des spaghettis à la bolognaise et un éclair au chocolat. Ils s’installent à une table près de la baie vitrée.

Ludovic présente le jeune homme aux deux demoiselles :

-Mes biches, je vous présente Philippe notre baryton !

L’homme un peu timide rougit, sourit et répond :

-Je suis enchanté de faire votre connaissance mes demoiselles !

-Nous devions êtres sept choristes, Pas trois…remarque Elodie.

-J’ai préféré la qualité plutôt que la quantité. Vous avez tous les trois des voix singulières, magnifiques…Cela ne court pas les rues. Et surtout, je peux vous faire confiance, d’autres m’ont semblés moins fiables …Cela sera plus intimiste. A sept, il y aurait eu beaucoup plus de conflits.

-Ce voyage est si long, nous pourrions chanter dans le bus…Ludovic vous pourriez nous apprendre des chansons. Propose Philippe. Elodie très excitée applaudit, s’exclamant joyeusement :

-Oh oui !!!

-Nous avons en effet beaucoup de travail, votre premier récital est prévu dans un mois…Nous allons chanter Galaxie une composition à moi.

Le manoir, partie 3

Le lugubre portique en fer s’ouvre en grinçant. Des gargouilles les accueillent. Leurs pas croustillent dans la neige, ils empruntent l’abrupt escalier de pierre. Leurs respirations se dessinent dans l’air. Le lierre grimpant sur les murs est glacé. Ainsi que tous les arbres dans l’immense jardin comme s’ils avaient été soufflés par un verrier. Ludovic introduit une grosse clef en or dans la serrure de la porte. Une jolie porte arrondie avec de beaux vitraux. Dans le hall d’entrée, un immense escalier en marbre, un chandelier noir en cristal, une sphinge minérale se repose sur les somptueuses mosaïques or et bleues.

Les deux filles se sont installées au deuxième étage sur l’aile gauche. Dans la chambre d’Amaé il y a une jolie coiffeuse, un bel écritoire ancien, une commode asiatique, un lit à baldaquin…Une cheminée. Un tableau orientaliste accroché au mur. Amaé range ses affaires. Par la fenêtre, elle voit un oiseau bleu perché sur la brindille d’un bouleau. Amaé va sur le balcon et contemple la ville illuminée, elle est fascinée. Les flocons tourbillonnent.

Avant de rejoindre les autres, elle se remaquille, assise devant la coiffeuse. Un peu de poudre, du rouge à lèvres. Ludovic l’avait trouvé un peu négligée…Elle trouve dans un coffre une jolie robe en velours noir avec de fines broderies en or. Elle l’enfile, serre au maximum le corset pour l’ajuster à son beau corps de chat.

Elle ne sait pas si elle va réussir à retrouver son chemin, ce manoir est un dédale. D’immenses estampes nébuleuses dans les couloirs étroits… La bibliothèque se situe sous la coupole dorée, éclairée d’une rosace donnant sur une petite cour intérieure, un petit jardin médiévale avec des plantes aromatiques et du buis. Dans cette bibliothèque il y a des grimoires qui pèsent dix kilos, une fontaine coule, une tapisserie recouvre l’autre pan de mur. Les répétitions ainsi que les récitals auront lieu dans le théâtre à l’italienne du XVIIIème siècle…Dans le fantastique jardin d’hiver, où fleurissent des plantes exotiques, une piscine naturelle, avec une petite cascade, des pépites d’or et des pierres semi-précieuses au fond du bassin.

La vie au manoir, dans les coulisses de la scène

Correspondance d’Amaé

Chère maman,

J’espère que tu vas bien ? J’étais si heureuse de chanter avec ton ami Luis le guitariste, ça m’a fait plaisir de te revoir mais vous allez me manquer. Nous avons beaucoup chanté dans le bus. Un récital a lieu dans une semaine. J’ai peur mais je suis si heureuse. Nous travaillons tous les jours sauf le dimanche. De 9 h à 10h 30, Ludovic nous fait faire un peu d’exercice physique. Philipe à perdu un peu de poids. Il est beaucoup moins timide et plaisante beaucoup, de l’humour noir. Mais il est amoureux d’Elodie, la jeune fille blonde, ce n’est pas réciproque. Je m’entends bien avec Elodie, nos chambres ne sont pas loin. Elle me lit ses poèmes. Durant notre temps libre on va lire à la bibliothèque, ou on se baigne dans la piscine. Ce manoir est merveilleux, Saint-Pétersbourg féérique, sous la neige…Je vais au cyber café, et je flâne en ville, je m’offre des petits plaisirs : parfums, robes, maquillage…De 11h à 15h on s’échauffe la voix puis on chante. De 15h à 18h30 on est souvent libre mais parfois nous devons créer les décors de la scène, s’improviser costumier. Ludovic nous apprend. De 18h30 à 21h30 on répète dans le théâtre à l’italienne.

Je ne mange pas beaucoup mais un petit peu tous les jours. Je redeviens gourmande. Chez Itam je restais des jours sans manger. Mais je n’ai pas beaucoup grossie, un peu moins de deux kilos car c’est assez intense, entre le sport le matin, les répétitions où nous sommes souvent debout, et les longues promenades en ville…Je ne pèse que 42,8 kilos mais je me sens bien dans mon corps. J’ai encore des vertiges et une tension basse. Ici, personne ne m’oblige à manger, on mange à n’importe quel heure et rarement ensemble. Du coup je ne suis pas angoissée. Je dors bien…Mon nom d’artiste est April, tout le monde m’appelle comme ça…

Bisous

April

Cher journal,

Tempête de neige en ce moment et coupures d’électricité…On s’éclaire avec des bougies, des lampes à pétrole…Pas besoin de beaucoup d’imagination pour se faire peur, s’inventer des histoires de fantômes…Lorsque nos ombres s’étirent dans les longs couloirs, lorsque les portes grincent sinistrement, qu’on entend le vent lugubre chanter comme un fantôme et des bruits de pas dans le grenier. Même l’armoire craque, comme si elle cherchait sa position pour dormir. A minuit, j’entends une chouette hululer…Je suis allé voir, je ne l’ai pas vu. Mais il y a tellement de bric à brac…Surtout des costumes de scènes poussiéreux, en lambeaux sur des portes-manteaux rouillés. Elle se cache quelque part. Ludovic dit que c’est la divinité protectrice de la maison, je me demande s’il plaisante. Il fait un peu plus froid que d’habitude, les sept cheminées du manoir sont allumées. Heureusement Ludovic à deux aides ménagères. Car nous avons beaucoup de travail et le manoir est si grand…Si nous devions nous occuper des tâches ménagères nous n’aurions jamais un moment pour souffler. Elodie sanglote beaucoup, elle est stressée, J-2 c’est le récital. Et sa mère lui manque terriblement. D’habitude elle va au cyber café pour lui écrire, ou parler sur skype mais avec la tempête on ne peut pas sortir…De toute façon, il ne doit plus avoir de connexion. Nous sommes coupés du reste du monde dans ce manoir, pas internet, pas de télé…Si, un poste de radio, mais en ce moment il grésille. Je lis le journal, une comète va passer non loin de Saint-Pétersbourg…Ils ont perdu la trace de la navette spatiale…Elodie était si angoissée qu’elle est venue dormir avec moi…

Je suis si frêle que je dois réajuster, retoucher mon costume de scène…Je ne suis pas douée en couture mais Elodie si. Elle m’a brodée une rose sur ma robe. Avec des perles dorées pour la tige, et des pétales en tissu mauve. On a aussi peint la voix lactée avec des encres bleues, des mauves, du noir et même un peu d’or…C’est un tourbillon. C’est une immense toile très abstraite pour décorer la scène. On accroche aussi des lampions qu’ont crée nous même.

April

Cher journal

Le récital s’est bien passé. Merveilleux ! Je tremblais comme une feuille au début, mais ensuite je crois que j’étais en transe…Je frissonnais. C’était magique ! Bientôt nous allons enregistrer un album.

Avant de monter sur scène, j’ai maquillé, coiffé Elodie. Et même Philipe et Ludovic se sont maquillés…J’ai appliqué une épaisse couche de fond de teint sur le visage ovale d’Elodie, puis un peu de poudre…Elle a fait un sourire mécanique, je lui ai mis du rose aux joues. Un trait de crayon noir sur ses paupières comme à une égyptienne, des faux cils puis du rose à lèvres sur sa bouche. Ensuite je l’ai coiffée. Une grosse tresse coiffée d’une couronne de fleurs tressées, elle ressemblait à un elfe comme ça. Et sa longue robe de soie bleue avec des motifs floraux or dessinés dessus. Moi elle à peint mes paupières de trois nuances de mauve. M’a fait un beau chignon, elle à planté des plumes de corneille dedans. Elle m’a aidé à enfiler ma robe. Elle était encore trop grande, elle a dû tirer au maximum sur les lacets pour l’ajuster…

J’ai perdu mon bijou. Est-il tombé dans les canalisations, aspiré par le siphon du lavabo ou de la baignoire ? Ou bien dans la piscine du jardin d’hiver…Je ne le retrouve plus. J’avais peur d’avoir perdu ma voix car avant qu’Itam m’offre ce bijou j’étais muette, aujourd’hui je chante, cela donne un sens à ma vie. Un retournement de situation. Bien sûr, je reste et je resterais toujours un peu fragile…Mais durant les répétitions, j’ai très bien chanté, rien avait changé…Elodie à peut-être raison ce collier était peut-être aussi une chaîne d’Itam, un fil qui m’emprisonne encore à lui. Un lien. Mais ce bijou est surtout lié à mon âme. A mon moi des années trente. Je ne pourrais peut être plus retrouver celle que j’étais, mais il ne faut plus vivre dans le passé…Je ne sais pas grand-chose de celle des années trente, mais je sais l’essentiel…Mais j’ai oublié son prénom. Le mien.

April

Cher journal,

Il y a longtemps que je n’ai pas écrit sur mon journal…Après avoir travaillé sur les compositions de Ludovic. Et fait l’enregistrement en studio. Nous chantons des œuvres de Moondog et de Max Richter, l’orchestre du conservatoire de Saint-Pétersbourg et des danseuses nous on rejoint. Deux spectacles sont prévus au mois d’avril, l’un en honneur de Moondog, l’autre en l’honneur de Max Richter. Le récital du mois de février a tant eu de succès et nos disques se vendent bien…Néanmoins, lorsque je sors dans la rue je reste anonyme car la musique classique n’est pas très populaire. Tant mieux, je n’aimerais pas ça.

April

Cher journal,

Plusieurs jours que le jour ne se lève plus. La comète qui passe devant notre planète nous fait de l’ombre…Les scientifiques disent « que le ciel ne va pas nous tomber sur la tête ». Elle ne fait juste que passer…Mais une psychose s’infuse dans la population et les charlatans se nourrissent de cette terreur et l’alimentent. Nous sommes très déprimés, nous chantons, nous buvons de la vodka… (Ludovic nous à disputé, on va abîmer notre voix si on boit trop, c’est notre seul instrument.)Une ambiance de fin du monde. Un vent terrible se lève voulant arracher le toit, tout craque. Les statuettes de Giacometti se sont renversées dans la bibliothèque. Un chien noir est venu gratter à la porte, un pauvre chien n’ayant plus que les os sur la peau…Elodie à dit « c’est Cerbère ». Nous lui avons mis un panier près de l’âtre avec une couverture et nous le nourrissons de boulettes de viande. Ludovic a préparé, pour nous consoler, une spécialité russe, Koulitch, une sorte de brioche pour Pâques. Dans la pâte moelleuse il y a des amandes, des raisins secs ainsi que des écorces d’orange. Des fleurs printanières décorent la table ronde en chêne. Des fleurs que j’ai cueillies dans le jardin du manoir lorsqu’il faisait encore jour. Le soleil affaibli faisait étinceler la neige bleutée ainsi que les pétales jaunes des ficus. J’ai mangé de la brioche mais mon corps n’a pas supporté, j’ai eu la nausée, j’ai vomis. Mon corps se convulsait douloureusement face à la cuvette des toilettes. C’était horrible, j’ai vomi aussi une vipère. Elle se débattait dans ce bouillon écœurant. Terrorisée, j’ai tiré la chasse d’eau. Elodie m’a entendu, a frappé à la porte, m’appelait inquiète d’une douce voix. « April ne fais pas ça, arrête je t’en supplie. » « Je ne l’ai pas fait exprès »ai-je répondu désinvolte. La pauvre pleurait. J’ai ouvert la serrure, tourné le loquet, Elodie s’est jetée dans mes bras. Faible, je me suis écroulée par terre. J’avais des brûlures d’estomacs atroces. Ludovic m’a pris dans ses bras, et m’a emportée au lit, suivi d’Elodie et de Philipe. Philipe m’a ramené de la cuisine, un pichet d’eau et un verre, j’avais tellement la bouche sèche. Ludovic voulait appelait le médecin mais moi je l’ai supplié pour ne pas qu’il le fasse…J’étais très blanche. Je sanglotais. Elodie caressait ma main. Ludovic m’a fait pleurer lorsqu’il a dit : « Tu ne manges pas, je m’en fiche bien du moment que tu ne t’évanouis pas durant les récitals. Mais si tu te fais vomir, tu vas abîmer ta gorge, tes cordes vocales! Fais-moi le plaisir de manger un peu de miel pour les panser ! J’aime ta voix pure, je déteste les voix pleines de cailloux » Je ne sais pas trop ce qu’il veut dire par « Voix pleine de cailloux » mais il ne s’inquiète pas pour moi, seulement pour sa musique…

April

Cher journal,

Il fait toujours aussi nuit. Et les nombreuses secousses sismiques nous empêchent de dormir. On s’est baignés dans la piscine et c’est en plongeant dans l’eau que j’ai retrouvé mon bijou. Ma pierre magique. Une pierre noire de lune, style arts déco. Dans cette piscine turquoise on a vraiment l’impression de se baigner dans une rivière avec les plantes vertes, la cascade et les petites pierres au fond du bassin qui nous massent les pieds. De beaux coquillages et des pépites d’or se reposent sur le sable fin. Je me souviens à présent, je m’appelais Amaé. Et je m’appelle toujours Amaé, pas April. Cet autre moi, dans le miroir, me l’avait dit d’une voix énigmatique : « Tu sais, il ne faut jamais oublier son prénom car sinon on ne peut plus retrouver son chemin. En ce moment ta vie est en parenthèse. Mais je peux te révéler le sens de ta vie…Car je te connais intimement. Je te connais mieux que toi. Au-delà de ton apparence, sais-tu qui tu es ? Tu ne te cherches pas, alors c’est moi qui viens te chercher…Tu te demandes qui je suis…Lorsque je vais te le révéler, tu ne seras point étonnée de la réponse malgré nos différences. Tu sais qui je suis, au fond de toi tu sais…Je serais nue. ».

Cerbère à repris un peu de poids, pas moi. Il est venu vers moi, son museau cherchait ma main, la caresse, et il m’a parlé, cela m’a troublé : « Tu as retrouvé ton prénom, tu ne t’égareras plus en chemin…Le ciel va réellement nous tomber sur la tête…C’est la fin du monde. Mais toi tu peux passer à travers le miroir et revivre dans les années trente. Mais ne perd plus ton collier…Et fais vite, avant qu’il ne soit trop tard, le ciel nous menace… »

Ne perd pas ton collier, c’est drôle, on dirait que le chien se prend pour mon maître et moi je suis le chien…

Amaé

L’autre coté du miroir

Amaé écrit un mot sur un bout de papier bleu pour dire adieu à ses amis. Le pose sur son lit. Elle traverse le couloir et perd parfois l’équilibre à cause des nombreuses secousses…Des tableaux de Redon se décrochent. Les murs se fissurent. Le vent s’engouffre dans les couloirs et se plaint comme un fantôme. Amaé est échevelée. Dans l’angle Cerbère l’attend…Elle le suit, il avance vite dans ce dédale, elle aperçoit sa queue remuante au loin. Cerbère passe au travers le miroir. Amaé entend un air de Jazz qui vient de l’autre côté. Une violente secousse la fait trébucher. Mais elle se relève et plonge dans le monde des années trente.

Amaé ne se ressemble plus vraiment. Elle est blonde et un peu plus ronde. Bizarrement elle se sent bien dans son corps. Elle est un peu moins pâle, ses cheveux sont plus soyeux, et ses yeux moins vides. Elle est moins dans les vapes, moins ailleurs. Mais elle ressent qu’il y a encore un problème lié à son corps ou à sa sexualité. Dans les années trente elle a vécu à Saint-Pétersbourg avec son mari, un poète maudit, surréaliste, et le chien Cerbère. Ils ne pouvaient pas avoir d’enfant. Des souvenirs lui reviennent, ceux de son enfance…Elle est née à Paris, a passé une grande partie de sa vie dans le milieu des peintres. Des peintres ayant révolutionnés l’art. Ils se sont installés en Russie dans ce manoir, fuyant la guerre. Il y a un terrible souvenir d’enfance qui refait surface. Il s’agit de son oncle… Cerbère lui a dit : « Tu reviens dans les années trente, pas seulement pour fuir la fin du monde, mais surtout pour te panser d’un traumatisme, un traumatisme qui te poursuit même après la mort, consulte le psychiatre Sigmund Freud. » La voix caverneuse du chien résonne dans ce grand manoir presque vide…Des cartons sont empilés dans un coin. Ils viennent d’emménager, elle reprend sa vie là.

Le bijou magique
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