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1 juillet 2015 3 01 /07 /juillet /2015 15:36

Les yeux féline

La pluie ruisselle sur le jardin d'hiver. J’entends le vent plaintif, sa voix de fantôme, lugubre. Il tente d'arracher les ardoises. Les plantes d’intérieurs semblent bleues dans l'obscurité. Le croissant de lune est flouté par la pluie, par les ruisseaux sur la vitre. Son arc de cercle semble dilué par toute cette flotte. Des ronds dans l'eau de la piscine qui s'ouvrent et se referment. Un pâle rayon de lune s’écoule dans les eaux bleues métalliques. Les ombres des branchages frissonnent sur les dalles de la terrasse, sur les mosaïques bleues nuit et or de mon jardin d'hiver. Assise dans le fauteuil en osier, je bois ma tisane tilleul sucrée de miel. Je mélange à la petite cuillère. Cela me réchauffe un peu. Je n'ai pas peur des mains brindilles des arbres. J’entends les chiens du voisinage aboyer. Ainsi qu'une voiture passer, et éclabousser sur les côtés...La lumière de ses phares passe, entre à l'intérieur...Je n'arrive pas à dormir. Dans mon jardin j'aperçois deux yeux cerclés de blancs. Deux grands yeux cerclés de blanc me regardant fixement. Deux yeux cerclés de blanc entre les lanternes chinoises brimbalées par le vent. Je distingue aussi les deux oreilles pointues, blanches, phosphorées de cet animal. Lui aussi semble dilué sous la flotte. Avec son poil hirsute. Comme lorsque je fais tomber, par mégarde, mon verre d'eau sur ma toile...Cela n'arrive pas souvent. Mais j'avais dilué un loup à cause de ça...Dehors ce n'est pas un loup. Ni même un chien. C'est un animal tout petit. Je colle mon visage à la fenêtre pour mieux le distinguer mais mon reflet m'empêche de bien voir. J'ai une sale gueule! Un chat angora blanc. Il a peur de moi. Mais reste immobile. Pauvre bête! Les chats n'aiment guère l'eau. Voila qu'il éternue. J'ouvre ma porte. La pluie oblique mouille le seuil de chez moi. Je sors sous la pluie. Attrape le pauvre animal apeuré, immobile. J'avais peur qu'il se sauve. C'est un petit chat. Je suis toute trempée. L'animal se cramponne à moi, me fait un peu mal. Ses griffes acérées dans mes chairs.

A l’abri chez moi, je sèche le chat avec une serviette. Moi j'ai ôté ma chemise de nuit blanche, je me suis enroulée dans une couverture avec le félin. Mes cheveux ruissellent sur mes frêles épaules. Nous sommes devant le feu de cheminée, je lui fais manger un yaourt. Il avait faim. Il lape la petite cuillère. Comment vais-je l'appeler? C'est une femelle? Je lui soulève la queue pour regarder...Oui c'est une femelle. Je sais. Je vais le nommer Iris à cause de ses yeux.

Je le garde dans ma main et l'emmène au lit avec moi. J'ai sommeil. Je n'allume pas la lumière. La nuit, j'aime marcher dans le noir. Et si je lis, c'est devant la cheminée ou éclairée d'une bougie. J'aime hanter ma maison. Me promener de l'aile gauche à l'aile droite, de bas en haut, tournoyant dans les escaliers. Je vis dans un manoir datant du XVIIIème siècle, un vrai labyrinthe où je me perds parfois...Il y a des issues secrètes. Il existait un plan détaillé de la maison mais il a été égaré…La façade est de style baroque. L’intérieur est gothique avec des colonnes et des voûtes. Mais la bibliothèque est sous une coupole décorée de motifs floraux et de corps féminins évoquant l’univers de Klimt. Il y a aussi dans l’un des couloirs menant au grenier une magnifique fresque qui évoque Chagall. Certaines pièces sont éclairées par des vitraux aux dessins abstraits. Mes pas grincent dans l'escalier. Je traverse un long couloir. Entre dans ma chambre. Me glisse nue dans mon lit. Le chat étendu sur ma poitrine ronronne. Toujours ses yeux cerclés de blanc. Cette petite chatte me prend pour sa mère. Pose son museau sur mon oreille. La mordille comme pour téter. Son petit corps sur mes cheveux. Ils s'entortillent autour de lui. Mon amoureux m'a dit que j'ai des oreilles elfiques, et fines, plus fines que du papier de cigarette, si fragiles. C'est pour cela qu'elles sont toujours un peu rouges. Il m'a dit ça une nuit, nous marchions dans le froid, j'avais si mal aux oreilles, c'était terrible...Il aime baiser mon cou de cygne et odoré d'un parfum mystérieux. Il mordille ma petite oreille. Lorsqu'il a du plaisir, je sens son souffle chaud dans mon oreille, ses bisous dans mon cou. Cela m'excite beaucoup. Cette chaleur qui monte en moi. Mon souffle haletant. Rien que d'y penser, j'ai envie de me caresser là. Mais je n'ose pas devant ma petite chatte. Ma petite chatte...Euh féline...Je ris. Mon rire résonne dans la chambre. Iris est effrayée par mes éclats de rires, en écho...Répétés par les murs. Et ça me fait rire encore plus. Je meurs de rire. J'ai des spasmes. Je ne peux pas bien respirer quand je rigole comme ça... Le chat symbolise la féminité, la sensualité, le sexe féminin...Mais bon Iris est toute petite. Bon je dois penser à autre chose maintenant...Si seulement elle arrêtait de me mordiller l'oreille. Non ça ne m'excite pas plus que ça, si elle me mordille l'oreille. Cela ne fait rien. Ce n'est pas comme avec mon amant. Non, c'est juste de penser à l'amour avec lui qui m'émoustille...J’entends la pluie, ce fantôme de vent...Les bras brindilles craquer. Cela serait bon de faire l'amour avec lui lorsque les éléments se déchaînent ainsi. Bon je pense à autre chose...Je ne suis pas seule. C'est fou, le vent ce n'est que de l'air, c'est sans forme, ça n'a pas de visage, pas de bras et de mains, et bien cela suffit à faire voler une robe, claquer une porte, à craquer des branchages, et même à faire tomber des arbres...C'est sans forme, mais le vent est énergie, mouvement...On le sent passer entre soi, nous écheveler, nous pousser. Devant l'océan gris et tumultueux.

J'ai posé ma main sur mon ventre. Il est un peu rond. Etrange. D'habitude j'ai le ventre plat et une taille fine. La, il est rond et lisse comme un ballon.

Mes cuisses sont humides. J'ai dû transpirer. Je sens quelque chose contre mon sexe. C'est le chat? Je tâte avec ma main qui cherche à voir, à comprendre ce que c'est. C'est le chat. Un cœur bat contre ma main. La coquine s'est mise sous le drap. Mais pourquoi est-elle mouillée? Je retire brusquement les couvertures. Je vois trois petits chatons. Pas d'adorables chatons! Ils ressemblent plutôt à des rats mouillés. Des chatons recouverts d'une membrane visqueuse, d'un peu de sang. Une alvéole de sang sur le matelas, située au niveau de mon vagin. Il faudra que je lave mes draps. Je tire sur la membrane, la voilà qui s’étire de mon sexe. Cela me dégoûte. Une violente contraction me fait hurler. Et voilà qu’un autre chaton sort de moi...Ce n’est pas Iris qui a fait des bébés chats ? Mais moi ?! J'ai fait des bébés chats?! Mais avec qui?! Je ramène les quatre chatons vers moi en tirant sur les cordons ombilicaux. Certains se cassent. L’un des chatons est mort. Je le secoue alors mais il ne se réveille pas. Je le renifle, il pue la viande avariée. Je me sens terriblement angoissée. Je suis écœurée.

Je me réveille en sursaut. Cela n’était qu’un cauchemar ! J’allume ma lampe. Je me souviens de Baguera, ma féline tigrée. J’étais enfant, elle a fait des petits dans mon lit alors que je dormais…Je me suis réveillée en pleine nuit, mon lit était un peu humide et la chatte était sous les couvertures. J’ai regardé dessous et j’ai découvert la maman chat et ses nouveau-nés entre mes cuisses.

Où est Iris ? Iris n’est plus dans mon lit. Je pose un pied par terre. C’est mouillé. Mince elle a fait pipi. Berk, j’ai marché dans le pipi de chat ! Elle n’a pas de litière. Ce n’est pas sa faute…J’absorbe et nettoi la flaque de pisse avec du papier toilette. Puis me lave le pied dans le bidet. Iris où es tu ? Iris ? Je dresse l’oreille. Enfin façon de parler car je ne suis pas un chien. Si j’étais un chien, j’aurai couru après le chat pour m’amuser et il m’aurait griffé le museau. Bon j’arrête de penser. Mes pensées sont vraiment idiotes ! Pourtant je cours après le chat comme un chien, sauf que je ne veux pas le mordre…Tu vas arrêter ce fil de pensées ! Cesse car tu m’agaces ! Si j’étais un chien…Ta gueule ! Si j’étais un chien…Ca suffit !!! Je m’aboie dessus maintenant. Et je pense à voix haute ! Oh mais si je pouvais ne plus penser…Je vais effrayer le chat à aboyer comme ça. Pas aboyer, crier, je ne suis pas un chien…Voilà pourquoi je n’arrive pas à dormir, c’est à cause de mes pensées, mon petit moulin. Donc je ne dresse pas l’oreille mais j’écoute attentivement…Mes sens sont aussi aiguisés que ceux d’un chien. Ah mais casse-toi de ma tête le chien !

J’entends des petits pas courir dans les escaliers. Puis quelque chose qui gratte…Un bruit de pierres. Je descends les escaliers, je suis le bruit invisible. Je tournoie, descend dans ce long et étroit couloir arrondi en pente. Mes pieds glissent doucement sur le sol. Une dalle a été poussée sur le côté. C’est de là que vient le bruit. Il y a un étroit passage où je plonge mon bras, cherchant le chat. Je sens son doux poil, son corps chaud. Il ronronne. Il frotte son museau contre ma main. Elle est maline ! J’attrape Iris par la peau du cou pour la sortir de sa cachette. La minette poussiéreuse miaule comme pour me dire quelque chose. Alors je fouille déchirant les toiles d’araignées. Ma main sent quelque chose. Une pierre. Non, je réalise, c’est un os froid. Je m’allonge sur le sol et plonge mon regard dans ce trou. Mon regard doit s’habituer à l’obscurité. Je découvre dans cette cachette le squelette d’un animal. A travers les barreaux de la cage thoracique je vois le portrait ovale d’un chat. Un chat qui ressemble étrangement à Iris. Mais plus âgé. J’essaye de remonter la photo mais elle est incrustée au sol. J’ai découvert la sépulture d’un chat. Isis 1925/1937 est gravé dans le ciment. Isis était donc âgée de douze ans lorsqu’elle est morte. C’est toi Iris ? Tu es Isis ? Je le demande au félin qui n’a pourtant rien d’un fantôme. Je me raisonne, beaucoup de chats se ressemblent…Mais cela reste bien étrange. Iris est partie explorer et elle découvre aussitôt la sépulture d’un chat qui lui ressemble. Qui porte presque le même prénom. Elle aurait pu aller fouiner ailleurs…On a l’impression qu’une force invisible l’a attirée ici. Si je me souviens bien, ce manoir a été habité dans les années trente par une jeune fille poétesse nommée Ikira Lacuna. Une jeune fille fragile et coquette. Aux longs cheveux noirs, très fine. Il y a un portrait d’elle dans la bibliothèque (elle est vraiment très élégante, à la mode des années trente.) Ainsi que deux recueils de poésies. Il me semble que les chats sont omniprésents dans ses œuvres.

Je remets la dalle à son emplacement. Iris et moi allons nous coucher. Avec tout ça je n’arrive pas à dormir. J’interroge la chatte mais elle ne me répond pas. Peut-être est-elle aussi étonnée que moi. Non, elle n’a pas l’air de se soucier de ça et s’endort. N’arrivant pas à trouver le sommeil je décide d’aller à la bibliothèque pour comprendre. Je traverse le couloir, descend les escaliers, je passe dans le salon, puis le jardin d’hiver, traverse un autre couloir, tourne à gauche puis à droite. Je monte les escaliers. Entre dans une chambre, puis une salle d’eau, entre dans une autre chambre, ouvre une porte de placard, monte des escaliers. Je suis enfin dans la bibliothèque. J’allume la lumière. Contemple attentivement le portrait d’Ikira Lacuna. Un visage ovale, pâle, de grands yeux noirs hypnotiques. Un peu comme dans les portraits de Fernand Khnopff. Ikira semble malade. Rêveuse n’est pas le mot. On dirait qu’elle a vu passer un fantôme et qu’elle est sans voix. Je cherche ses livres à présent. Mais il y en a beaucoup et ils ne sont pas rangés. Pourtant mon flair me guide, je monte à l’échelle et les trouve cachés derrière une statuette de chat justement. C’est une belle statuette rapportée d’Egypte. La nuit féline aux éditions Claires de lune. Un recueil peu épais avec un chat dessiné à l’encre noire sur un fond bleu nuit étoilé. Et L’Antre des chats aux éditions Eclipse. Une couverture rose pâle un peu passée, un chat qui passe à travers un miroir. Je la lis un peu. Se sont de jolis poèmes un peu naïfs. Ses thèmes favoris sont les chats, les fantômes, les jeunes filles tourmentées...J’allume l’ordinateur. Cherche des renseignements sur internet.

Ikira Lacuna fille de Renard Lacuna célèbre couturier, et fille de Colette Lacuna romancière. Ikira n’a écrit que deux recueils de poésies à l’âge de seize et dix sept ans. Presque oubliée aujourd’hui, elle fut pourtant très célèbre. Une célébrité brève mais intense. Elle fût l’idole des jeunes. Souffrant de psychose et de dépression, elle se suicida à l’âge de dix huit ans suite au décès de son chat. Son père était très occupé par son travail, souvent absent et peu affectueux. Sa mère romancière était une très belle femme, elle souffrait d’alcoolisme, avait de nombreux amants et laissait sa fille livrée à elle-même. Ikira était une enfant très solitaire, rêveuse et espiègle…On dit qu’elle n’aimait que son chat. Elle prétendait qu’elle était devenue médium grâce à lui. Elle se passionnait d’ésotérisme et petit à petit confondait rêve et réalité. Les poèmes d’Ikira sont surréalistes, chamaniques. Elle parle des chats qu’elle associe à l’Egypte (ses poèmes son dédiés à sa chatte blanche angora Isis), d’ésotérisme, de ses maux…Ses ouvrages sont difficiles à trouver, en voie de disparition.

Je dois partir faire des achats pour Iris. Je la mets dans le jardin d’hiver. Lui prépare un petit nid douillet. Une petite couverture dans un panier. Je lui verse un peu d’eau dans un bol. J’achète au supermarché de la litière pour chat ainsi que des boites de thon et des yaourts pour elle.

Irika s’est-elle suicidée dans le manoir ? Dans quelle pièce ? Et comment ? Elle dormait dans quelle chambre ? Je pourrais peut-être retrouver son journal intime, une peluche, un cahier d’école…C’est une vieille histoire mais il doit rester des traces d’elle. Et des traces de ses parents. Les romans de sa mère…Sur internet, je n’ai pas trouvé beaucoup d’informations.

J’ai emménagé dans ce manoir il y a à peine un an. Il appartenait encore à la famille Lacuna. La descendante Madame Rika Lacuna est âgée. Elle a été chanteuse. Elle est allée vivre ou mourir en maison de retraite, La Roserai je crois, non loin d’ici. Je vais passer la voir…Je gare ma voiture devant. J’ouvre mon parapluie a cause de la pluie, frissonne légèrement en sortant…C’est un peu austère comme architecture, c’est un ancien hôpital datant du XIXème siècle. J’ouvre la grille du portail et traverse l’immense parc…Sonne à la porte. Une aide soignante m’ouvre et m’accompagne jusqu’à l’accueil. La secrétaire m’annonce que Rika Lacuna est morte depuis un mois, qu’elle n’avait plus toute sa tête.

-J’étais son amie, je ne suis jamais venue la visiter, c’est vrai, mais j’habite très loin d’ici.

Je lui mens.

Puis-je voir sa chambre ?

J’ose demander.

La secrétaire accepte, attrape l’une des clefs suspendues. Chambre 13. J’entre dans l’appartement de la défunte. Décor très impersonnel, meubles pratiques et bon marché.

La secrétaire me dit :

-Ses fans auraient souhaité qu’elle soit momifiée. C’était une légende vous savez.

-Je ne connais pas ses chansons, lui dis-je.

- Elle avait beaucoup de visites mais ses fans n’étaient pas jeunes…Et certains sont venus vivre ici, pour être auprès d’elle.

Je me moque gentiment :

-Mouia, je vois, elle devait chanter Edith Piaf, Charles Aznavour, des conneries de variétés…

La secrétaire rit et rétorque :

- Pas du tout, elle chantait du Janis Joplin, Nina Hagen…

Je suis surprise.

-Quel mépris ! Je n’aurai pas pensé ça d’elle. Je me souviens, toute menue, toute petite, toute recourbée, toute ridée vêtue de sa longue robe à fleurs et de son gilet blanc…Dans un film le personnage n’aurait pas été crédible ! Momifiée pourquoi ?

La secrétaire hésite à me le dire, elle me le chuchote à l’oreille…

- Eh bien, vous savez c’était un sacré personnage cette Rika ! Elle était fascinée par l’Egypte…Car elle à découvert qu’une de ses aïeules était une jeune poétesse. Cette auteur s’était créé une mystique, un personnage. Une mystique liée a la déesse Bastet, la déesse chat…Des histoires sans queue ni tête sans vouloir faire un jeu de mots. Car finalement cette gamine n’y connaissait pas grand chose en egyptologie…Mais elle se nourrissait d’une atmosphère. Elle découpait des photos de pyramides, de momies dans des magazines d’histoire…Elle lisait des romans d’aventure et des bandes dessinées sur cette thématique… La jeune fille avait un chat qui s’appelait Isis, un bel angora blanc…D’après la légende, c’est un passeur d’âme. Elle avait ses yeux féline, elle aussi, elle les voyait…

-Elle voyait quoi ?

-Les milliers d’âmes, dit-elle dans un souffle énigmatique.

Ce n’est qu’une légende, ça lui montait à la tête, à la vieille Rika…Elle se prenait pour Cléopâtre en dernier, et sur toutes ses photos elle pose de profil…

J’observe les photos posées sur les meubles. Et accrochées sur les murs. Effectivement elle pose tout le temps de profil. Mais ce n’est pas Rika qui m’intéresse…Sur sa table de chevet il y a une photo en noir et blanc, je la reconnais, c’est Ikira, sur cette photo elle pose de profil, déguisée en égyptienne, son chat Isis est debout en équilibre sur son épaule, le poil hirsute…Ses yeux fixent l’objectif. J’observe attentivement le cliché et reconnais la pièce malgré le décor flouté…C’est une chambre. Une belle chambre voûtée éclairée d’une somptueuse rosasse. Sa chambre je pense, car je vois un ours assis sur son lit. Un lit a baldaquin. Sur les murs sont accrochés des dessins, des croquis. La sépulture de la chatte Isis se situe dans ce fameux couloir arrondi en pente douce qui mène à la chambre de sa maîtresse. Celle entre la mienne et le grenier. Mais je ne parle pas de ce couloir avec la fresque évoquant l’univers de Chagall. Car il existe au moins trois issues pour se rendre au grenier… (D’ailleurs il faudrait que j’y jette un œil. Car dans ses vieilles malles je pourrais trouver des affaires d’Ikira). La chambre d’Ikira est vide, baignée d’une tiède lumière bleue.

Lorsque je rentre chez moi, les deux lions de pierre m’accueillent…Deux gargouilles un peu hargneuses. Mais pas assez, car quelqu’un est venu frapper à la porte de chez moi. Un petit cadeau y est déposé. Un papier cadeau bleu nuit étoilé, avec un ruban or. Je le ramasse. Ouvre ma vieille porte en bois. Elle grince un peu. Je pose le paquet sur la table et m’apprête à l’ouvrir. Cette personne A laissé un mot, coincé sous le ruban. Je reconnais l’écriture de mon amant.

Ma Luna,

Tu me manques. Dis-moi quand reviendras-tu ?

Je t’aime, bisous partout…

Orianne

Je t’aime, bisous partout...J’en ai des frissons. Un minuscule soleil se lève dans mon sexe. J’ouvre délicatement sans déchirer le papier. Avec mes ongles, je décolle les morceaux de scotch. J’ouvre la boîte rose. Le pervers ! Il m’a offert deux strings. Je me sens toute émoustillée, je m’imagine avec ça, seulement ça, devant lui. Le minuscule soleil rayonne en moi, cette chaleur inonde mon corps. Je frissonne de désir. J’imagine ses doigts de musicien jouer de moi. Je rougis. L’un est en dentelle violette avec un joli nœud papillon couleur or. Et l’autre en soie bleue nuit avec de la dentelle bleue ciel et un nœud papillon rose. Il y a aussi dans la boite un échantillon du parfum Isis de Dior. Je suis troublée, étrange coïncidence. Un rouge à lèvres. Et un livre de poche écrit par Colette qui se nomme Chat ! Mon amoureux joue avec les mots je crois : chat, chatte, minou…Trop évident, cela n’est pas inconscient… Alors je ris.

J’ai rencontré Orianne au vernissage de mon exposition. Je suis artiste peintre. J’aime peindre les animaux. Des animaux en mouvement, flous, presque dilués dans le décor…Ils ont l’air écorchés vifs. Avec un regard presque humain. Orianne est marié, je crois qu’il m’aime, je crois qu’il aime sa femme. Je crois qu’elle sait et s’en fiche…Elle l’aime. Mais elle sait qu’il l’aime, et qu’il ne la quittera pas. Alors elle accepte. Elle n’est même plus jalouse…Si il perdait l’une de nous, il serait malheureux. Elle sait ça, alors elle le laisse libre, elle sait qu’il revient, fou d’elle. Moi je l’aime mais je suis libre, je ne veux pas m’engager.

Je me suis mise nue dans l’une des chambre, devant le miroir à glace, j’ai essayé les strings. Mon corps est très fin mais mes cuisses rondes. Et je suis si blanche, comme une poupée de porcelaine. J’ai défait ma chevelure. Je ressemble davantage à une poupée qu’à une femme avec mon maquillage de geisha. Je suis peut-être trop maquillée mais au moins on ne voit pas mes imperfections, et que je suis très fatiguée…Iris m’a surprise. Il est entré à pas silencieux. Je l’ai vu dans le miroir, la belle angora blanche aux grands yeux noirs. Mais lorsque je me suis retournée elle n’était plus là.

Iris a mangé du thon. A fait ses besoins dans la litière…Je suis allée dans la chambre d’Ikira. Son parfum flottait encore. La vieille tapisserie bleue nuit étoilée aux motifs floraux or recouvre les murs de cette chambre depuis des lustres. Je remarque des griffures de chat…Ainsi qu’une alvéole sur le plancher. Isis avait peut-être fait pipi là. J’y songe. La chambre est poussiéreuse, et je remarque dans les coins des boules de poils blanches. Celles d’Isis. J’en prends une dans ma main, la fait glisser entre mes doigts, c’est si doux. Je me surprends à humer. Iris porte t-elle la même odeur ? Il faudra que je la caresse, que je la renifle. Je remarque aussi de minuscules trous dans le mur, les punaises pour accrocher les dessins…Mes pas résonnent sur le plancher. Iris est la, agitée, elle miaule plaintivement, remue sa queue, semble courir après quelque chose…Je la prends dans mes bras, la caresse, lui parle et ma voix résonne sous la voûte. Je la caresse, la renifle. Compare la texture des poils d’Isis avec celle d’Iris. Songe qu’il faudrait que j’envoi ça à un laboratoire pour comparer les ADN. Il ne faut pas qu’Iris reste là, car les empreintes et l’ADN vont se mélanger, on va les confondre… J’hume Iris puis j’hume la touffe de poils d’Isis. Même odeur, odeur de cheminée, d’herbes sèches, de mousses, de lichen, de vieilles pierres…Mais j’ai peut être mélanger les odeurs par mégarde…Nous sortons, en fermant doucement la porte, tourne le loquet. Je remonte le couloir obscur. J’ai failli trébucher sur la sépulture d’Isis. La dalle n’était pas bien encastrée. Je veux la remettre, mais en la soulevant Iris se faufile dans ce trou, elle se couche à l’intérieur du squelette d’Isis. Ses yeux sont tristes et elle miaule d’une petite voix malheureuse. Je ne veux pas l’enterrer vivante, je ne veux pas ça…Alors je l’attrape par la peau du cou, elle se débat et se replace au creux du squelette. Je ne remets pas la dalle en place, lorsqu’elle aura faim elle viendra manger, sortir de ce trou. Ce n’est pas la fin tout de même. Je sens bien que ça la perturbe. Isis est peut-être son ancêtre, et même sa réincarnation. Les chats auraient neufs vies…Et chez les Egyptiens, lorsqu’on est mort, on n’est pas mort…Je tournoie cinq bonnes minutes dans ce couloir interminable. Mes pieds glissent sur le sol. Plus je m’approche de la porte du grenier, plus c’est poussiéreux, je déchire des toiles, déloge des araignées…Le plancher semble un peu pourri. C’est un peu comme dans un mauvais rêve. Je ne vais presque jamais dans le grenier. Une foi seulement, rapidement avant d’acheter la maison. J’ai peur dans le grenier. J’enttends souvent des pas en haut, au dessus de ma chambre…Des bruits bizarres. Il y a des rats mais ce ne sont pas des rats, non, on dirait…

J’ouvre la porte du grenier qui me résiste. Je monte ce grand escalier abrupt, en regardant, les yeux au ciel, la lumière fantomatique provenant de la lucarne. Les chauves souris s’envolent, tournoient… Au milieu des malles je reconnais le lit de la jeune fille. Celui de la photo. Un lit blanc à baldaquin, les toiles d’araignées ont remplacés joliment les voiles blancs. Je demanderai à Orianne de descendre le lit et de le remettre à sa place, il est ébéniste, il pourra le rénover, j’en suis certaine…Un petit bureau en bois dans l’ombre du grenier attire mon attention…Il y a une vielle machine à écrire posée dessus. Celle d’Ikira, je pense, à moins qu’il ne s’agisse de celle de sa mère...Elle était peut être à toutes les deux. Non, je ne crois pas…Tu as de l’inspiration, oui mais…un autre a pris ta place. Non, ils avaient les moyens d’en avoir deux. Une pour la mère, une pour la fille. Je m’approche…Enlève d’un doigt un trait de pellicule de poussière déposé sur le meuble. Il y a encore un mot coincé dans la machine. Je lis avec émotion.

« Ikira, ma fille, je suis si fière de toi, contente que ton premier recueil de poèmes soit publié… (Tu la découvre dans ta chambre, posée sur ton bureau. Elle est à toi, je viens de l’acheter à la papeterie. Tu écriras les autres (livres) sur cette machine à écrire…Un cadeau pour t’encourager. Prend en bien soin.

Maman »

Sa maman était peut-être alcoolique, elle avait peut-être plein d’amants et laissait sa fille livrée à elle-même, mais son présent montre qu’elle l’aime et qu’elle en est fière. J’imagine Ikira consolée par ce signe d’amour. La machine à écrire et le bureau sont à Ikira. Je tire le petit tiroir et découvre une petite clef dorée en forme de papillon mais je ne sais pas ce que ça ouvre. Je vais descendre aussi ce bureau et la machine à écrire, retour dans la chambre. Pendant que je fouille les cartons, remplis de bric à brac : vaisselles cassés ou fissurées, couverts rouillés, fourchettes aux dents cassées, cuillère tordues… Je crois entendre le bruit de la machine à écrire, quelqu’un écrit…Les doigts sont vifs, inspirés, ils tapent, tapent vite…Je relève la tête pour regarder, je vois les lettres s’enfoncer toutes seules, et remonter grâce aux ressorts…Mais je ne vois personne. Et elle tape de plus en plus vite…Le meuble vibre comme si il y avait des secousses sismiques. Le bureau saute sur place d’un pas à l’autre. Je crie d’effroi.

-C’est vous Ikira ?!

Plus personne n’écrit. Je m’approche alors de la machine…Rien d’autre n’a été écrit. Inscrit. Il y a le mot de sa maman…Il n y a peut-être plus d’encre. Et plus de papier…Si je mets de l’encre, la morte va m’écrire ?! Je ne suis plus sure de vouloir descendre les affaires dans sa chambre…Je reviendrai là un autre jour, fouiller encore…Je vais trouver ses jouets, des cahiers je pense. Je me précipite dans les escaliers et je ferme bien la porte à clef…L’étrange clef trouvée dans le bureau est dans ma main.

Je suis retournée dans la bibliothèque pour retrouver les livres de sa mère, Colette Lacuna…Et poursuivre la lecture des poèmes d’Ikira…

Je me suis préparée un bon café pour me réveiller un peu. Et je suis allée à la bibliothèque en traversant ce couloir décoré d’une fresque…Des corps flottaient dans les airs. Des visages me dévisageaient. Le clocher d’une église à surgi. Un des personnages ailés jouait de la harpe. J’ai fait coulisser les étagères et je suis rentrée dans la bibliothèque. J’ai retrouvé un roman de Colette Lacuna L’étrange noël aux éditions Flammarion. J’ai lu le résumé pour savoir de quoi il s’agit. C’est un polar noir, féérique. Elle parle d’une courtisane amoureuse d’un client et de la chasse galerie, une légende…Je lis le premier chapitre. Un petit roman très facile à lire, un humour noir, un style bien à elle. Cette auteur était populaire mais n’est plus lu aujourd’hui, on a même oublié son nom. Je sais qu’elle était méprisée des plus grands écrivains. Trop commerciale. Mais elle, elle aimait juste écrire des histoires, elle voulait être lue par le plus grand nombre et non pas gagner des prix littéraires. Elle était modeste, accessible, gentille. Les écrivains la jalousaient peut-être car elle vendait beaucoup. Mais en la lisant je trouve son style singulier, bien à elle, elle me fait rire. Les écrivains, les journalistes sont injustes avec elle, avec leurs grands airs…C’est vrai, ce n’est pas poétique, je ne suis pas émerveillée par son écriture, je ne pense pas qu’elle puisse me faire pleurer.

J’ai lu aussi d’autres poèmes D’IIkira écrits en lettres bleues, regardé ses dessins.

Les chats passeront doucement par là

Les roses faneront

A l'autre bout sur les pétales éparpillés

Ses fins squelettes se mouvementaient

Ils couraient après elle...

Le mystère et la douceur de l'Égypte

Surgit du mythe

Chaud sur les sables fins, ils poursuivaient

La chaleur qu'émanait leurs cœurs soleil

Passaient délicatement entre les pétales

Les chats jouaient avec le vent

A courir après les fleurs

Leurs minuscules soleils brûlants

Les fleurs dans l'Egypte, l'encens

Se consumait,

L'arôme envoûtant surgit du passé

Je me laisse rêver en observant les chats

Je n'aurai pas dû y penser

Mais l’effluve floral me le rappelle.

Je trouve que c’est un joli poème un peu maladroit, naïf. En tout cas, je la trouve touchante. A seize ans, je n’aurais pas écrit ça.

Je me suis allongée dans le canapé et j’ai contemplé la coupole. Le chandelier de cristal m’a un peu aveuglé comme un soleil matinal trop bas. Et parmi les visages angéliques j’ai cru apercevoir celui d’Ikira, souriant, pleurant…

Orianne est passé me voir. Je l’ai laissé entrer. Nous avons fait l’amour comme des bêtes. Il s’agrippait à ma crinière. Puis je lui ai raconté…Il ne m’a pas cru pour le fantôme.

Nous sommes allés dans le grenier. Les chauves souris ont eu peur et se sont échappées dans le couloir. Orianne a descendu le lit. Il le portait sur son épaule, le dos bien droit comme si c’était léger. J’ai voulu l’aider mais il n’a pas voulu. Je lui ai dit de faire attention à son dos. Sa chevelure noire était recouverte d’un voile d’araignée. Et une écharde lui a blessé le doigt, il y a dans le couloir des perles de sang. Moi j’ai ouvert les malles pendant qu’il déménageait les meubles. J’ai trouvé plein de choses. Les jouets d’Ikira, ses livres, des bandes dessinés pour enfant…Et aussi des cahiers d’école, des livres scolaire…

Sa poupée a de longues anglaises blondes, de grands yeux bleus, une longue robe violette…Comment s’appelle-t-elle ? La poupée mannequin (je dis poupée mannequin car Barbie n’existait pas) a une longue chevelure de jais. Des yeux verts. Elle est vêtue d’une longue robe de soie bleue nuit. Dans une jolie petite boîte ronde fleurie j’y trouve des accessoires pour les poupées : brosse, rouge à lèvres, parfum à la fraise, petit miroir fissuré…De la lingerie pour la poupée mannequin. Les pages des livres pour enfants sont jaunies, écornées…Je les hume. Toutes ces histoires sont liées à l’Egypte, à sa mythologie. J’ouvre un de ses cahiers, celui avec la couverture Donald…Ikira à découpé des images et les a collées dedans. Pyramide, statuette de chat, scarabée, tombeau, momie, Isis, Cléopâtre, dieu Rê, hiéroglyphes etc.…J’ouvre un autre cahier, encore des images d’Egypte. J’en ouvre un autre. C’est un cahier d’école, un cahier d’écriture. Je trouve des cahiers d’arithmétiques, des cahiers de dictées, des cahiers de poésies, de géographie, d’histoire… Elle n’était pas très douée pour les mathématiques…Mais elle se débrouillait bien dans les autres matières. Je retrouve aussi deux vieux livres de lecture. En effeuillant ce passé, j’ai pensé au mien, à mon enfance. Je n’étais pas très douée à l’école et je n’aimais pas beaucoup…Heureusement j’avais une copine qui s’appelait Manon. Je jouais à la poupée avec elle, au loup, à touche touche, à cache cache. Et aussi à la coiffeuse. Elle me brossait, moi je lui tressais ses cheveux.

Orianne a remis tous les meubles d’Ikira dans sa chambre. Lit, bureau, coiffeuse…La plupart des meubles sont a restaurer. Je ne sais pas s’ils sont mis à la même place…Je les ai un peu nettoyés, dépoussiérés. Dans les meubles, j’ai rangé ses affaires. Comme pour la ressusciter. Pour l’adopter…Elle s’est suicidée si jeune, elle n’a pas eu une enfance heureuse…J’ai songé que j’aimerai avoir un enfant. Mais pas un enfant d’aujourd’hui, non une petite fille sage d’hier, avec de jolies robes et des rubans dans les cheveux…Ca existe encore des enfants comme ça ?! Sages comme des images, et jolis comme des poupées…Peut-être les petites chinoises. Les petites chinoises ressemblent à nos enfants d’hier…J’ai adopté ce fantôme, elle hante ma maison, je n’allais pas la chasser…J’essaye de comprendre. Ses images sont pour moi comme des pièces de puzzle. Il n’est plus entier…

Orianne a mit un cd de Bjork dans le lecteur, puis Portishead…Le son se diffusait dans toute la maison, les murs vibraient…Pendant qu’Orianne préparait à manger, moi je dansais entre les colonnes…Ma chatte joyeuse dévalait les escaliers, glissait sur la rampe…Sautait en hauteur de meuble en meuble, courait après la balle…Elle est allée se frotter aux chevilles d’Orianne, en miaulant, réclamant des morceaux à manger. Puis elle s’est assise devant l’enceinte de la chaîne, elle était en osmose, les yeux mi clos.

Je ressens que le passé n’est pas passé, il est si présent.

Mon amoureux m’a préparé un repas aux chandelles. Nous avons mangé des tranches de petits marrons au miel, avec des cèpes et des girolles. En dessert, une tarte aux framboises. Iris dormait sur mes genoux pendant que je mangeais. Par la fenêtre la lune ronde nous regardait. Il s’est mis à neiger.

-Cette année tu crois qu’on fêtera noël ensemble ? je lui demande.

-Je dois fêter Noël avec ma femme…

-Je serai encore toute seule pour les fêtes !

Les larmes glissent sur mes joues et tombent dans mon assiette,

-On fêtera le nouvel an ensemble…Et demain on achète un sapin.

-Ah quoi bon !

Il change de sujet de conversation…

-Tu ne trouves pas ça étrange qu’Isis ne soit pas momifié ?!

-C’était sans doute le souhait d’Ikira. Mais pas facile dans les années trente de trouver un embaumeur…Cela doit être coûteux. Et puis ce n’était qu’un chat…

-Justement, c’est un animal sacré…

-Les parents d’Ikira n’étaient pas fascinés par l’Egypte…

Avant d’aller nous coucher, j’ai jeté un œil dans la chambre d’Ikira…J’avais la sensation qu’elle dormait dans son lit comme dans les années trente…Les poupées, le petit train, les livres d’enfant…Tout était là, comme dans le passé. Comme si elle était encore là. Presque envie de lui lire une histoire, pour qu’elle s’endorme. Mais j’ai refermé la porte. Ce ne sont que des souvenirs, des fantômes…

Iris a dormi avec nous. Mais dans la nuit elle s’est levée, avec sa patte a ouvert la chambre d’Ikira. Le lendemain matin nous avons retrouvés le chat endormi sur son lit.

Après avoir savouré un bon café, et pris notre douche ensemble, Orianne à commencé à rénover les meubles d’Ikira. Poncer, repeindre, réparer… Pendant ce temps je suis allée acheter de l’encre pour la vieille machine à écrire. Ikira entrera peut être en relation avec moi par delà, la mort. Cela ne fut pas simple à trouver, j’ai dû fouiner dans les brocantes…J’ai aussi acheté un petit arbre de Noël, j’ai eu du mal à le loger dans ma voiture. Lorsque je suis rentrée, Iris est venue jusqu’à moi, se frottant à mes chevilles. Le visage souriant d’Orianne à surgi de l’ombre. J’avais encore des flocons dans les cheveux.

-J’ai trouvé quelque chose.

Il était si enthousiaste. Je l’ai suivi jusqu’à la chambre d’enfant. Il m’a fait voir. Il s’est baissé, avec le bout de ses doigts, avec ses ongles, il a soulevé l’une des planche du plancher. Une planche moins longue que les autres. Dans l’étroite cachette dormait le journal intime de la jeune fille. Je l’ai pris dans mes mains. Je l’ai reniflé. J’ai ouvert une page au hasard. Elle a dessiné le portrait de son chat. Orianne a refermé la cachette.

Orianne ouvre la porte de la penderie, entre à l’intérieur et disparaît. J’entre dans la penderie moi aussi, et découvre un passage étroit, je me faufile…Nous nous retrouvons au beau milieu d’une loge d’artiste. Les palettes de maquillage et les pinceaux sont restés là en désordre devant le miroir. Et le mannequin en porcelaine à la chevelure noire porte une robe(en lin) et des bijoux égyptiens. La robe d’Ikira. Celle de la photo, dans la chambre de Rika. Elle est si étroite. Comment loger dedans ? Les lumières de la loge grésillent, s’allument, s’éteignent…J’entends Orianne crier.

-Elle est là ! Je l’ai vue dans le miroir !

-Mais qui ?! Où ça ?!

-Ikira…J’ai vu son fantôme.

Un courant d’air frais est passé dans mes cheveux, ils virevoltaient, ainsi que les voiles de ma robe. Elle a posé ses mains glaciales sur mes joues, sa bouche est passée à travers la mienne, elle est entrée à travers moi froidement, elle logeait largement en moi, flottait en moi, tel un corps dans une bouteille, s’entrechoquant aux parois. Puis elle est sortie, s’est extirpée par le crâne, cela lui demandait beaucoup d’énergie. Je ne la voyais pas, mais j’ai ressenti sa présence. Des sensations si étranges. J’étais tétanisée. Mon corps frissonnait, dans la glace j’ai vu mon visage terriblement pâle, et mes yeux hallucinés, ce n’était pas les miens, c’était le regard d’Ikira. J’ai failli tomber, mais Orianne m’a retenue. Et doucement nous sommes sorties de la loge, le souffle coupé…

Quelques heures plus tard, nous sommes retournés dans le placard, il n’y avait plus de passage secret, plus de loge. Comme si nous avions rêvé. Mais j’avais encore son journal intime. Je l’ai lu.

Aujourd’hui j’ai vu papa, en coup de vent, comme d’habitude…Il m’a fait la bise, froidement sur les joues. Il est fâché car j’ai eu une mauvaise note au contrôle de mathématique. Maman était si soûle hier soir, qu’une mèche de sa chevelure trempait dans son verre de vin. Isis à griffé l’un de ses amants…

Cette nuit je ne peux pas dormir, j’entends les ébats amoureux de maman…Papa me manque. Me manque même quand il est là. Il manque de lui. Il a giflé maman si fort, maman est tombée… car il a retrouvé la chaussette de Laurent dans le lit. Mais il n’est jamais là…Les autres prennent sa place. Comme des fantômes. Isis prend toute la place dans le lit.

Tante Olga est revenue d’Egypte, elle m’a offert une statuette de chat que j’ai posée dans la bibliothèque. Ainsi qu’une robe datant de l’antiquité…Elle me va. Moi j’ai joué à Cléopâtre, et Isis à Bastet. La critique du livre de maman est mauvaise. Maman a sangloté, a bu du Ricard pour se consoler…J’ai voulu la consoler, mais elle m’a crié dessus. Elle dit que je suis folle. Psychotique. Elle m’a dit que je ne suis pas une déesse égyptienne, mais une folle…Si je continue j’irai chez les fous. Elle était soûle alors je ne l’ai pas crue. Le psy m’a demandé si j’entends des voix, oui j’entends la voix d’Isis, mais je refuse de lui en parler…Sinon il va me redonner les cachets bleus. Je n’aime pas ça.

Isis parle, me parle. Il parle en akkadien, c’est étrange car je comprends ses messages énigmatiques. Personne ne m’a appris l’akkadien. Mon troisième œil ne dort plus.

Je fais souvent des rêves étranges, je ne me souviens pas de grand-chose dans ces rêves…Mais je suis angoissée. Nous marchons dans le désert, avec les dromadaires, il fait nuit, il fait pleine lune, et derrière la dune j’aperçois une pyramide. Je suis dans ce rêve peu vêtue, en danseuse orientale. Et le sphinx minéral se réveille…Rugit dans un éboulement de pierres.

Mon professeur m’a frappé aujourd’hui car j’ai eu zéro en dictée. C’est un professeur particulier comme je ne vais plus en classe. On m’a dit que je suis malade, je ne me sens pas malade. Juste un peu triste parfois. C’est peut-être a cause de mes rêves que je suis malade, je suis si souvent dans mes rêves, et pas vraiment là…

Les meubles d’Ikira sont enfin restaurés, Orianne à passé beaucoup de temps. Le fantôme d’Ikira ne m’a pas écrit (avec la machine à écrire…) C’est Orianne qui a décoré le sapin. Iris jouait avec les boules de Noël, à les faire rouler sur le sol. Shinned O’ Connors s’infusait dans la maison, les murs se sont fissurés, un peu. La neige tombe dehors, le feu crépite.

Nous avons fait l’amour. Le petit soleil dans mon sexe, de ses rayons a inondé mon corps de chaleur, de feu…J’ai frissonné. Je me suis ouverte à lui. J’en avais envie. Mon sexe happait le sien, comme un vortex. L’araignée le suppliait.

Puis tout s’est assombri en moi. Un orage douloureux à sillonné en moi. M’électrifiant d’angoisse. Il était là en moi. J’étais allongée sur le ventre, légèrement cambrée, mes fesses s’offrant à lui. Il ne me voyait pas, mon visage échevelé. Il se cramponnait à ma crinière. Je n’osais lui dire que j’avais mal. Il était si excité. Il se balançait dans mon corps, dans un rythme affolé. J’aurai pensé à Lilith, une musique métal, à des bruits de chaînes, au frottement du cuir, du latex, contre les peaux humides de sueurs. Des larmes ont glissées sur mes joues. Il a joui sur mes fesses. Et je me suis mise à sangloter. Il se demandait se qui ce passe. Je ne le savais pas. Ce n’était pas de sa faute. C’est comme si il avait réveillé une ancienne angoisse, mémoire de corps. Je me suis recroquevillée. Je tremblais de froid et de peur, je ne voulais plus qu’il me touche avec ses doigts électriques, je l’aurai griffé. Je me sentais poupée, sa poupée et je lui en voulais d’être devenue ce jouet dégeulasse. Mon corps m’écœurait, toute cette chair tombante par endroit, pliée de l’autre. Il s’en voulait. Ce n’était pas de sa faute. Je n’avais jamais ressentie ça, c’était comme si je venais de me faire agresser. Je me suis pliée encore plus, en boule, les bras se croisant, enroulés autour de moi, tendue au maximum, les poignés crispés, les griffes acérées dans mes chairs. Je souhaitais que l’acide de mes larmes me liquéfie. Devenir sans forme et vague sur l’écume des draps. Je sanglotais, mon corps convulsait, j’hurlais comme un loup écorché vif. Il m’a recouverte d’une épaisse couverture, et s’excusait…Il a failli appeler les pompiers. Je me suis calmée. Et on a bu. Il m’a dit que je n’ai plus le même regard, il est halluciné, il ressemble à celui d’Ikira. Mais oui cette angoisse n’est pas la mienne. Et son fantôme est entré en moi, elle m’a juste fait ressentir ce qu’elle ressent…Mais dans son journal intime, elle ne parle pas de ça, elle n’en parle pas.

Je suis allée dans sa chambre. J’ai vu Ikira fantomatique assise devant sa machine à écrire, elle écrivait. Elle pleurait. Sa longue robe blanche trempée dans sa flaque de larmes. J’ai lu ce qu’elle écrivait au dessus de son épaule fantomatique.

L’amant de ma mère, Alfred Désiré, m’a violée…Personne n’a su. Il est encore en vie. Venge-moi Luna ! Venge-moi, je te donne les pouvoirs de la déesse Lionne. Suite à cette agression, le chat Isis est tombé malade, il est mort peu de temps après. Et moi je me suis donnée la mort, dans la chambre d’amour de ma mère. J’ai avalé du poison (celui de Cléopâtre retrouvé sur un site archéologique). Il habite à deux pas d’ici, au bord de la mer, à la Roche aux étoiles…Venge-moi, pour la paix en mon âme. Je te donne les pouvoir de la lionne. Car tu sais maintenant ce que je ressens.

La jeune fille à disparue. Mais le mot était encore là, en lettre bâton, l’encre pas tout à fait sèche. Odorée de sang. Son chat symbole du sexe féminin est mort suite au viol de sa maitresse. Clin d’œil de l’étrange…Similitude.

Mon amant est parti chez lui, car je suis devenue agressive, je lui ai griffé le torse.

Je n’ai pas dormi de la nuit. Je traversais la maison en long et en large, de haut en bas, tournoyant dans les escaliers. Je ne savais plus ce que je faisais…Prenant mon bain de nuit, dans la rivière. J’hurlais comme un loup. Je me suis frottée le sexe à la roche. Des pirogues invisibles sont passées à travers moi. Une étrange musique flottait. L’infinie du désert enneigé encerclait mes bras d’eau, mes bras gelés.

Comment la déesse lionne peut venir à moi, en moi ? Je me le suis demandé. Mais le lendemain, j’ai aperçues dans l’aube les oreilles pointues d’Iris surgissant des hautes herbes bleues, non loin de la rivière. Il s’amusait. Les grands yeux cerclés de blanc. Le poil hirsute. Il a fait ses griffes, blessé un très vieux chêne…Des larmes de sèves ruisselaient…Iris a disparue dans le creux de l’arbre. Moi je l’ai suivie, j’ai rampé dans la boue pour me faufiler dans le creux entres les racines rugueuses. J’ai rampé dans ce passage étroit, déchirant les toiles, écrasant des limaces…Dérangeant des crapauds. Au bout de cette galerie une faible lueur survivait. L’étroite galerie me digérait comme un serpent une proie, je ne rampais plus. La mère-terre frissonnait. Dans les entrailles de la terre, il y a un cercueil de verre où dort Ikira. Elle est momifiée. Ressemble à une poupée de cire. Elle porte la robe égyptienne, des fleurs séchées sont éparpillées sur les plis de sa robe. Elle semble endormie, on croit l’entendre respirer mais ce n’est que le vent dehors…Sa robe fait des vagues mais ce n’est qu’un courant d’air qui s’engouffre dans l’étroit passage…Avec sa voix de fantôme. Au pied du cercueil de verre, une Vierge noire est perchée, son visage éclairée d’un cierge. Une fresque égyptienne est peinte sur les murs qui nous entourent. Je m’assied aux pieds de la jeune fille, Iris miaule, s’approche à pas silencieux de moi, frotte son museau à mes pieds, à ma main relâchée, cherchant la caresse. Ikira tient une fiole dans ses mains. La fiole de poison (qui dans les temps reculés avait appartenue à Cléopâtre) ? Mais non, mon intuition me dit : ce n’est pas ça, pas ce que tu crois…Je n’arrive pas à ouvrir le cercueil de verre. Il y a une serrure. Mais je n’ai pas la clef…Si je l’ai !!! Celle trouvée dans le tiroir de son bureau. La petite clef en or à la forme de papillon est dans ma main. Je tourne la clef dans la serrure. Le corps d’Ikira en un instant est devenu cendre. Il ne restait que sa robe vide d’elle et sa main blanche, fragile, ses doigts crispés retenant la fiole. Sur la petite bouteille ovale, violette était inscrit « Métamorphose féline », traduction des hiéroglyphes. La fiole m’a échappée des mains. S’est brisée à nos pieds, à nos pattes félines. Iris s’est transformée en lion. Il a rugi, les entrailles de la terre ont frissonnées, des éboulis de pierres sont tombés. Lorsqu’Iris s’est approchée de moi pour me laper le visage de sa langue rugueuse, elle est passée au travers de moi, disparue en moi. J’avais ses yeux jaunes. Ses yeux féline phosphorés dans le noir. Je me suis étirée les pattes, j’ai griffé le sol, avant de m’élancer, j’ai rugi, j’ai galopé jusqu’à la maison au bord de la mer. J’ai couru sur les vagues de la mer tumultueuse. Laissant des empreintes sur le sable. J’ai gratté à la porte de chez lui.

-Qui est là ?

A répondu la voix tremblante d’un vieillard.

-Je suis la mort. Je viens me venger, venger Ikira…Tu te souviens, tu n’as pas pu oublier…

Lui ais-je dit d’une voix polaire. J’ai entendu ses mots, ses cris, mêlés de sanglots :

-J’ai déjà payé les frais, la culpabilité après son suicide, laissez-moi, je vous en supplie !!! Ne me faites pas de mal ! La nuit ses yeux me regardent, me hantent, et j’entends son chat miauler chaque nuit, gratter à la porte de chez moi…Je hais les chats ! Elle ne veut pas que je dorme !

La porte était fermée à clef, il m’attendait tremblant dans l’ombre. La porte me résistait un peu, je tambourinais, je la griffais d’un coup de pattes, elle a volé en éclat. J’étais hors de moi, pas moi, j’étais la haine, instinct, pulsion… Il était là. A coup de griffes je l’ai renversée. Le vieillard est tombé comme une quille. J’ai lu la peur dans ses yeux. Il s’est pissé dessus. Enragée je lui griffais le torse, les jambes. Sa douleur me faisait jouir. Je n’avais jamais ressentie ça. C’est cela devenir monstre. Je lui lampais le visage, la gueule ouverte, le menaçant de mes canines pointues, puis j’ai dévoré ses cris, ses chairs…Il ne restait que des lambeaux de lui. Le sang coulait sur ses murs. Une boucherie. De cette ordure, je n’en ai fait qu’une bouchée.

Quelques jours plus tard.

La métamorphose est finie, je suis redevenue moi. Ikira n’hante plus ma maison.

Iris a disparue. En moi. Mais ce côté féline dort en moi. J’ai rangé mes griffes, et ma haine…

Orianne me fait ronronner. Il est revenu. Je dessine. Mes animaux floutés.

L’histoire n’est pas finie, si elle est finie, elle dit souviens toi. J’ai reçu le journal ce matin, les archéologues ont découvert une momie dans la galerie nord d’une pyramide. Il y a une photo illustrant le propos. La momie est bien conservée. La jeune fille ressemble étrangement à Ikira, la jeune poétesse des années trente. Il s’agit d’une princesse. Ikira était hantée par l’Egypte antique car son âme a connu, vécu cette période. L’Egypte était en elle, profondément…

La demeure des chiens fantôme extrait

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